La corruption de l’idéal démocratique

No 32 - déc. 2009 / jan. 2010

Éditorial du no. 32

La corruption de l’idéal démocratique

Pierre F. Côté, Directeur général des élections du Québec de 1978 à 1997, affirmait, lors de son départ, que si les mœurs électorales s’étaient fortement bonifiées sur le plan provincial, elles demeuraient toujours pourries au plan municipal, surtout dans les petites villes non soumises au regard des médias. Depuis cette déclaration, la situation s’est détériorée à un point tel que le Québec ressemble de plus en plus, en termes de corruption, aux républiques de bananes. Comment en sommes-nous arrivés là ?

La réforme électorale de René Lévesque voulait libérer les partis politiques de l’influence des bailleurs de fonds. Or, les gens de pouvoir ont à leur service des avocats et des comptables dont la fonction est de découvrir des trous dans les lois pour en contourner l’esprit en faveur des nantis. Le Parti libéral du Québec, mis au tapis par cette réforme qui neutralisait ses amis argentés, trouva bientôt l’astuce : les dirigeants d’entreprise distribuaient des 1 000 dollars à leurs cadres qui, eux, pouvaient « légalement » financer le parti et le leader favorisés par le boss. Le PQ aurait pu, lorsqu’il était le gouvernement, boucher ce trou… Il a préféré suivre les pratiques méandreuses de son vis-à-vis.

Le choix du leader d’un parti, dans le cadre d’une course au leadership, n’est pas assujetti à la loi électorale. Aussi, dans les petites localités, le futur maire peut être poussé en avant par l’entrepreneur en construction qui, en échange de contrats à venir, finance sa campagne électorale. Même des grandes villes comme Montréal ont révélé l’étendue et la profondeur d’une corruption, enfin soumise à l’examen scrutateur de journalistes, que n’arrive plus à masquer le jovialiste Gérald Tremblay.

Malheureusement, à travers l’œil de reporters acquis au fonctionnement du système, le financement privé des partis politiques apparaît comme un « scandale », un obstacle au fonctionnement, par ailleurs juste et bon, du système électoral. Pourtant, les relations de proximité entre les milieux d’affaires et les élites politiques ne sont pas des exceptions. Qualifier ces situations de scandaleuses suggère qu’il s’agit d’accidents de parcours. Or, on est face à une logique structurante, à une caractéristique fondamentale de la classe dirigeante, à la conséquence logique d’une société structurée par les classes sociales. Philippe Couillard, quelques jours avant de démissionner de son poste de ministre québécois de la Santé, n’avait-il pas annoncé à ses collègues ministres qu’il travaillait pour une firme privée d’investissement en santé ? Guy Chevrette n’est-il pas passé de ministre des Ressources naturelles à porte-parole du Conseil de l’industrie forestière ?

L’entreprise privée est plus efficace que l’entreprise publique, disait-on. Il fallait privatiser, dégraisser la fonction publique, confier aux firmes privées et aux cabinets d’avocats la planification des projets, les appels d’offres, la réalisation des projets et le contrôle de leur qualité. Mais ces slogans néolibéraux, véhiculés par les disciples de l’Institut économique de Montréal, masquaient une petite chose : le bien commun n’existe pas pour l’entreprise privée qui carbure aux biens privés, au profit. Appelés à s’alimenter à l’auberge étatique, les consultants, les cabinets, les firmes et les entreprises s’en sont mis plein la panse. Pourtant, un État qui se respecte aurait dû conserver ses professionnels, les rémunérer convenablement et, pour un coût moindre, défendre le bien public contre la gloutonnerie des entreprises privées.

La corruption, si elle n’est pas combattue par des journalistes aguerriEs et des citoyenNEs engagéEs, se répand comme une pandémie et affecte l’ensemble du corps social, entraînant cynisme et défaitisme. En dépit des déclarations empreintes de bons sentiments, au lendemain des élections, on peut se questionner sur l’inquiétude réelle des politiciens devant le taux de participation aux élections, puisque il est dans leur intérêt, comme membres de l’élite, de marginaliser le public et de répondre en priorité aux demandes du privé. Aussi la lutte contre la corruption est incontournable pour tous ceux qui combattent pour la démocratisation du régime, pour un contrôle des citoyens sur leurs représentants. Et cette lutte n’aura jamais de fin, car la démocratie n’est pas un état, mais un idéal à poursuivre par des citoyenNEs vigilantEs et pugnaces.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème