Accueil du site > No 32 - déc. 2009 / jan. 2010 > Un capitalisme, deux capitalismes...

Débat politique

Un capitalisme, deux capitalismes...

Raymond Favreau

En cette période de remise en question du système capitaliste, ou du moins de sa variante financiarisée, il peut être utile de bien définir ce système, qui combine la montée du chômage et des inégalités, les risques d’un désastre écologique et le néo-impérialisme. Le regain de popularité de Marx témoigne du désir de comprendre le système. Par ailleurs, des ouvrages récents [1] indiquent un relatif manque de rigueur chez plusieurs commentateurs. S’agit-il d’un système ou de plusieurs systèmes ? Deux livres publiés en 2008 et 2009 peuvent illustrer cle manque d’unicité. Pourtant leurs auteurs, Omar Aktouf et Jean-François Kahn, ne manquent pas de connaissances.

La crise financière sous analyse

Quoi qu’il en soit, chaque auteur décrit à sa manière les excès financiers qui ont mené à la crise des subprimes, Kahn les attribuant au néolibéralisme généralement, alors qu’Aktouf met l’accent sur le fonctionnement managérial, qui domine dans les pays anglo-saxons. Ce qu’Aktouf entend par l’économie-management à l’américaine correspond à certaines composantes du néolibéralisme qu’on trouve dans le G20. Il s’agit de la direction des entreprises par des PDG choisis non pas pour leur connaissance des produits ou services, mais pour leurs talents, réels ou imaginés, pour les stratégies axées sur la compétitivité, les « décisions difficiles » (coupures et délocalisations), les fusions/acquisitions, et les profits exagérés pour les actionnaires et pour financer les rachats d’actions, les stock-options, et les rémunérations indécentes.

Les explications que donne Kahn de la crise de 2008 sont plus pointues mais rejoignent en partie celles d’Aktouf et sont assorties d’exemples : la dérégulation des marchés financiers et des banques ; la transformation de la Bourse en casino ; la multiplication des produits dérivés et la spéculation à découvert ; l’endettement des plus pauvres devenu un levier permettant de maximiser les profits des plus riches ; le placement de sommes considérables (elles aussi empruntées), non dans les entreprises productives, mais dans des officines de martingales mathématisées dans les prises de position « à terme » sur des évolutions d’indices... On découpait en tranches des créances douteuses pour les transformer en actifs financiers juteux… On financiarisait la protection contre le risque, au point où le risque majeur devenait la conséquence de cette financiarisation de la protection…

Un capitalisme ou des capitalismes ?

Là où les deux auteurs diffèrent le plus, c’est dans la définition du porte sur le capitalisme lui-même. Alors que pour Kahn il n’y a qu’un système capitaliste, souffrant à divers degrés des impératifs du Consensus de Washington, pour Aktouf la situation des dernières décennies a évolué vers deux capitalismes à l’échelle globale. Le premier est le capitalisme managérial anglo-saxon hautement financiarisé, qu’on trouve aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Canada (le groupe anglo-saxon). Le deuxième ensemble se trouve en Scandinavie, en Allemagne, en Chine, au Japon et en Corée du Sud. Ce deuxième groupe, selon Aktouf, a mieux préservé les emplois et son secteur industriel est moins sous la houlette des Bourses et du monde financier.

Il est probable qu’Aktouf idéalise ce deuxième groupe, qu’il considère comme le capitalisme industriel, sous idéologie de type « économie sociale », alors que le premier représente le capitalisme financier animé par le néolibéralisme. Il attribue au capitalisme industriel des qualités devenues beaucoup moins évidentes depuis que Galbraith aavait fait la distinction entre ces deux ensembles. Pour Aktouf, le capitalisme industriel chercherait encore et d’abord à offrir le meilleur produit ou service possible pour, ensuite, en faire une source durable de profits. Dans les pays industriels, d’après lui, l’employeur considère le syndicat comme un partenaire et la gestion des entreprises est collégiale-participative. Cela semble exagéré et n’est surtout pas vrai de la Corée du Sud, où les relations patronales-syndicales sont brutales. Si les relations de travail japonaises sont moins mauvaises que dans le groupe anglo-saxon, il reste qu’elles se sont beaucoup détériorées depuis l’élection de Junichiro Koïzumi en 2001 : l’emploi autrefois stable dans les grandes corporations l’est beaucoup moins, le chômage et la pauvreté ont augmenté. Son économie est la plus mal en point de l’OCDE.

Une vision « rose » du capitalisme industriel

Autre signe d’une perception indûment rose du « capitalisme industriel », Aktouf écrit qu’en Chine malgré des salaires dérisoires, la situation économique et la qualité de vie de beaucoup, y compris dans les campagnes, s’améliore constamment. Ce qui correspond peu au vécu de la majorité des ouvriers et paysans, privés de programmes sociaux, ayant à payer pour les services médicaux et pour envoyer leurs enfants à l’école. Les paysans sont expulsés de leurs terres au profit des promoteurs immobiliers. Les ouvriers n’ont pas le droit de se syndiquer ni à l’assurance-chômage. En mai 2009, les industries manufacturières étaient en difficulté, les exportations ont baissé, et des dizaines de millions d’ouvriers étaient au chômage. La Bourse de Shangaï dépasse celle de Londres, et depuis 2008 il y a eu des krachs dans les pays du groupe Nord/Sud-Est. Depuis son virage vers le « socialisme de marché », la Chine se hisse vers le haut de la liste des pays où règnent les plus grandes inégalités . Son coefficient Gini est de 6 et elle se place à la 89e place. Même s’il y émerge une classe moyenne, nous sommes loin d’une « économie sociale ». En fait le groupe Nord/Sud-Est, à des degrés divers, est beaucoup plus près de la situation socioéconomique qui frappe le groupe anglo-saxon. Voici quelques exemples. Convenons que la Norvège compose mieux avec la crise que les États anglo-saxons, dû aux revenus pétroliers. Mais la Bourse y joue un rôle appréciable. En mai 2009, la ministre des Finances a souscrit 60 milliards $US du fonds de pension gouvernemental en actions sur le marché boursier. En Suède, le chômage des jeunes est deux fois plus élevé que la moyenne. Les chômeurs allemands souffrent des baisses d’assurance-chômage décrétées par Schröder, et Merkel a augmenté la TVA de 3 %. Malgré l’opinion d’Aktouf voulant que les pays du groupe Nord/Sud-Est versent peu dans les fusions/acquisitions, on a vu l’acquisition de Rolls-Royce et de Bentley par BMW et VW et les tentatives de fusion de Porsche et de VW.

Une révolution peut-elle être « centriste » ?

Vu qu’il identifie deux types de capitalismes très différents, l’un financier et l’autre industriel, Aktouf déplore qu’on fasse comme s’il n’existait qu’un seul capitalisme. Par contre, Kahn non seulement ne perçoit qu’un système capitaliste, mais croit que le proto-capitalisme date de 380 avant J.C. (!). Pourtant la plupart des auteurs trouvent les racines du capitalisme au Moyen-Âge et ils situent son début aux environs du XVIe siècle. Kahn semble confondre l’existence de l’argent et du marché, d’une part, avec leet capitalisme, d’autre part. Bien sûr, le marché existe depuis qu’on produit des surplus, mais de là à y voir le début de l’accumulation du capital généré par l’exploitation des salariés, la marge est énorme. Une autre différence du traitement de la question par Kahn est sa forte critique de la gauche social-démocrate, en Allemagne, en France, en Angleterre, en Nouvelle-Zélande, en Espagne, au Portugal et au Chili. Les gouvernements de la 3e voie ont tous adopté et appliqué le néolibéralisme.

Même si Kahn critique le néolibéralisme et malgré le sous-titre de son livre Pour un centrisme révolutionnaire, il ne veut pas abolir le capitalisme. Sa révolution centriste remplacerait l’argent par l’espèce humaine au centre de la civilisation. Et il veut éviter les ruptures avec le meilleur du libéralisme et du socialisme. Celui du socialisme découle de son projet de libération collective et individuelle ; celui du libéralisme inclut, d’après lui, la concurrence, le pluralisme, l’accès au marché et l’esprit d’entreprise. Et il énumère les valeurs contradictoires et complémentaires que la société doit préserver : liberté et sécurité, prévention et sanction, marché et État, individualisme et collectivisme, privé et public, etc. De plus, il prône le remplacement du néoconservatisme par un libéralisme social qui, malgré ses dénégations, ressemblerait beaucoup à celui d’après-guerre. Son admiration pour Charles de Gaulle et Pierre Mendès France, longuement étaléevoquée, en témoigne de façon éloquente.

Ni Kahn ni Aktouf ne traitent en profondeur des dégâts écologiques causés par la production capitaliste. Pourtant, pour plusieurs, la crise serait l’occasion de contester la croissance industrielle. Donc, ni Aktouf ni Kahn ne remettent en question le système capitaliste, même si depuis août 2008, Wall Street et les banksters ont démontré jusqu’à quel point ce système est contradictoire et incohérent, et même si Kahn note qu’il porte en lui des pulsions délinquantes et criminelles qu’on ne saurait totalement prévenir sans asphyxier le capitalisme lui-même. Leur nostalgie non avouée pour les Trente Glorieuses joue probablement [2] dans cette hésitation.

NOTES

[1] Par exemple, Carlo Cafiero, Abrégé du « Capital » de Karl Marx, Le Chien rouge, Marseille, 2008 ; Marcello Musto, éd., Karl Marx’s Grundrisse, Routledge, Oxon, Grande-Bretagne, 2008. De plus Marx se retrouve en page couverture de la livraison de Foreign Policy mai-juin 2009, ainsi que de Le Point, hors-série, juin-juillet 2009.

[2] Omar Aktouf, Halte au gâchis, Liber, Montréal, 2008 ; et Jean-François Kahn, Fayard, L’alternative, Paris, 2009. À noter que l’usage de ces deux oeuvres pour illustrer des perceptions douteuses du système-monde moderne n’écarte pas leurs qualités. Halte au gâchis contient un excellent traitement de deux problèmes contemporains : la dérive de l’éducation et le prétendu choc des civilisations. L’alternative est riche en détails sur l’actualité socioéconomique et sur les trahisons de la social-démocratie.

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