Dossier : Le Québec en quête de (...)

Le Québec en quête de laïcité

Et si on optait pour la laïcité républicaine

Le principal objectif de la laïcité est d’assurer la neutralité de l’État en matière religieuse afin d’accorder à tous les mêmes droits et privilèges sans égard à leur croyance religieuse ou à leur incroyance. Cela nécessite une séparation claire de l’État et du religieux. Mais à quoi donc veut-on s’ouvrir lorsque l’on parle de « laïcité ouverte » ? On veut ouvrir les institutions publiques à l’intrusion du religieux. Dès lors, la laïcité ouverte ouvre la porte à ce dont elle est sensée protéger l’État.

« Est-ce qu’on milite pour des droits de l’Homme “ouverts” ou pour des droits de l’Homme “fermés” ? C’est absurde. Ceux qui disent qu’ils sont pour une laïcité “ouverte” sont des anti-laïques puisqu’ils suggèrent ainsi que la laïcité sans adjectif serait une laïcité “fermée”. »
Le philosophe Henri Pina-Ruiz

L’un des principaux documents de référence des tenants de la laïcité ouverte restera le rapport de la commission Bouchard-Taylor (B-T) sur les accommodements raisonnables1. L’une des affirmations les plus étonnantes de ce rapport a été de dire que le Québec avait fait le choix de la « laïcité ouverte », avec la commission Proulx qui a conduit à la déconfessionnalisation des écoles et à l’instauration du cours d’Éthique et culture religieuse. Autrement dit, nous vivions déjà dans un État laïque et nous ne le savions pas !

Pourquoi alors des centaines de personnes ont-elles réclamé, devant la commission B-T, un État laïque ? Ces gens ne se sont pas trompés ; ce qu’ils réclamaient, c’est la « laïcité tout court » et non ce simulacre de laïcité qui conduit à entériner la problématique ayant entraîné la création de la commission B-T.

Quatre composantes... et une préférence

Le rapport B-T distingue quatre composantes de la laïcité, soit l’égalité morale des personnes, la liberté de conscience et de religion, la neutralité de l’État à l’égard des religions et la séparation de l’Église (sic) et de l’État. Sitôt établis ces principes, les deux commissaires ajoutent que « l’État laïque, en œuvrant à la mise à distance de la religion, adhère à la conception du monde et du bien des athées et des agnostiques et ne traite conséquemment pas avec une considération égale les citoyens qui font une place à la religion dans leur système de croyances et de valeurs » (p. 138).

Selon Gérard Bouchard et Charles Taylor, il y aurait donc une conception du monde et du bien qui est commune à l’ensemble des athées et des agnostiques et cette conception serait reflétée par l’État laïque. Cette double prémisse est totalement indéfendable. Les athées seront bien sûr toujours plus à l’aise avec un État laïque que ne pourront jamais l’être les intégristes religieux, mais cette laïcité ne dit rien sur leurs multiples conceptions du monde et du bien.

Ce que révèle surtout cette citation, c’est l’obsessive illusion que nourrissent les deux commissaires en cherchant à faire du principe noble de l’égalité un absolu qui ait préséance sur les autres composantes de la laïcité. Et les commissaires le reconnaissent : «  la laïcité “ouverte”, écrivent-ils, défend un modèle axé sur [...] une conception de la neutralité étatique plus souple » (p. 137). Plus souple que quoi ? Plus souple que celle de ce qu’ils appellent l’« État laïque ». La laïcité ouverte, ce n’est donc pas celle que l’on doit s’attendre à retrouver dans un État laïque.

Cette laïcité ouverte, selon les auteurs du rapport, « reconnaît l’importance pour plusieurs de la dimension spirituelle de l’existence » (p. 141). Les commissaires affichent donc clairement leur préférence : à leurs yeux, un État laïque serait trop près de la conception du monde des athées qui s’en trouveraient privilégiés, mais ils ne voient pas de problème à privilégier les croyants qui se donnent des règles religieuses immuables souvent incompatibles avec la neutralité de l’État.

Les tenants de la laïcité ouverte se voient contraints de faire des choix qu’ils tentent tant bien que mal de justifier comme étant la seule voie possible. Au nom des mêmes principes que ceux sur lesquels ils se basent, on peut aussi soutenir d’autres choix tout aussi valides, comme accorder la préséance à la neutralité de l’État lorsque ce principe entre en conflit avec l’expression de la religion.

Cette dernière option est d’autant plus nécessaire que la vision de la religion sous-jacente à la laïcité ouverte est tout à fait angélique. La religion, dans le rapport B-T, n’est examinée que sous l’angle de la liberté individuelle, sans que sa dimension de réseau social visant des intérêts politiques manifestes ne soit jamais prise en considération. Les convictions religieuses profondes ne doivent pas « contrecarrer la bonne marche des institutions communes », peut-on y lire (p. 145). Or, toutes les religions tentent, de façon plus ou moins directe, d’influencer à leur avantage la bonne marche des institutions communes. Les demandes d’accommodement religieux ne sont que la méthode douce et progressive pour y arriver.

Le port de signes religieux

Les contradictions véhiculées par le concept de laïcité ouverte sautent aux yeux dans deux des aménagements proposés par le rapport B-T, soit celui sur le port de signes religieux et le cours Éthique et culture religieuse.
Les deux commissaires proposent d’interdire aux juges, aux procureurs de la couronne, aux policiers, aux gardiens de prison et au président de l’Assemblée nationale le port de signes religieux parce que leurs postes « incarnent au plus haut point la nécessaire neutralité de l’État » et qu’ils doivent « s’imposer une forme de devoir de réserve quant à l’expression de leurs convictions religieuses » (p. 151).

Imposer une telle règle à tous les fonctionnaires de l’État ne serait pas neutre, soutiennent-ils, puisque cela favoriserait « ceux pour qui les convictions philosophiques, religieuses ou spirituelles n’exigent pas le port de tels signes » (p. 148). Mais n’y a-t-il que les représentants du système judiciaire qui incarnent la nécessaire neutralité de l’État ? Pourquoi interdire les signes religieux aux gardiens de prison et pas aux infirmières et aux enseignants ? Pourquoi aux juges et pas aux médecins ? Pourquoi au président de l’Assemblée nationale et pas aux ministres ?

En reconnaissant ce devoir de réserve uniquement aux professions mentionnées, on crée donc deux classes de citoyens à qui on n’accorde pas les mêmes droits. La neutralité et l’égalité qu’on dit vouloir protéger sont en fait moins bien respectées qu’elles ne le seraient dans un système où la même règle laïque serait appliquée à tous.

Éthique et culture religieuse

La laïcité ouverte va également de pair avec le cours Éthique et culture religieuse (ÉCR) que le rapport B-T a glorifié en proposant au gouvernement d’en faire la « promotion énergique ». Contrairement à ce que prétendent ses défenseurs, ce cours n’a rien de neutre ni d’équitable. On a tout simplement ajouté aux cours de religion catholique et protestante des modules sur les autres religions tels l’islam, le judaïsme, le bouddhisme, les religions amérindiennes, le nouvel âgisme, etc., avec prépondérance accordée au christianisme. C’était, pour les catholiques et les protestants, le prix bien minime à payer pour conserver leur place de choix dans les écoles publiques.
Ce cours insatisfait autant à droite qu’à gauche. Les parents qui plaçaient leurs enfants en formation morale pour éviter le lessivage par la pensée religieuse doivent maintenant accepter que l’école leur serve, de la première année du primaire jusqu’à la cinquième du secondaire, la somme des mythologies de l’humanité tout en mettant l’accent sur les bienfaits d’avoir une religion. L’athéisme est presque totalement absent du cours et n’est abordé qu’en secondaire 4.

Du côté des fervents catholiques, les plaintes présentées à la Cour supérieure du Québec ont permis de démontrer que l’approche du cours ÉCR repose sur le relativisme religieux, ce qui heurte leurs convictions. Si le relativisme en matière de croyances religieuses ne peut être qu’une bonne chose, on ne peut toutefois prétendre que cette approche est neutre et qu’elle dessert équitablement tout le monde.

Pourtant, Bouchard et Taylor écrivaient que « l’État doit chercher à éviter de hiérarchiser les différentes conceptions du monde et du bien qui motivent l’adhésion des citoyens aux principes de base de leur association politique » (p. 134). Le cours ÉCR hiérarchise de façon évidente les différentes conceptions du monde et du bien en ne traitant pas sur un pied d’égalité ceux qui croient que leur religion est la seule bonne ou ceux qui croient que toutes les religions sont nuisibles. Le cours ÉCR contredit la vision de la neutralité et de l’égalité développée par le rapport B-T en appui à sa vision de la laïcité.

Un crucifix... laïque

La laïcité ouverte est un concept tellement flou qu’on peut y mettre n’importe quoi. La plus belle démonstration est venue de l’Assemblée nationale elle-même lorsqu’elle a voté à l’unanimité une motion rejetant la plus laïque des recommandations du rapport B-T, soit le retrait du crucifix de l’Assemblée nationale. Tout de suite après l’adoption de cette motion, le premier ministre Jean Charest a défendu en conférence de presse le principe de la laïcité de l’État. Pauline Marois déclarait pour sa part qu’«  il faut établir clairement […] la laïcité de nos institutions publiques ». Quel modèle de la laïcité les Charest et Marois avaient-ils en tête ? La laïcité tout court ou la laïcité ouverte ? Poser la question, c’est y répondre.

Ce qui veut dire qu’au nom de la laïcité ouverte, on peut arriver à justifier le maintien du crucifix installé à l’Assemblée nationale par Duplessis en 1936 pour marquer l’alliance entre l’Église catholique et le gouvernement du Québec. Comme paradoxe, difficile de faire mieux.

La laïcité républicaine

Pour en finir avec ces contradictions, il faudra bien qu’un jour on opte pour la laïcité tout court et qu’on fasse le choix d’affranchir nos écoles de la mainmise de la pensée religieuse.

La laïcité républicaine, telle que défendue par le Mouvement laïque québécois, a été taxée de dogmatisme, d’intolérance ou d’être une religion d’État. Ce que les anti-laïques appellent l’intégrisme laïque n’est que l’application conséquente des principes de la laïcité. Et cette laïcité ne peut être neutre face à l’anti-laïcité, pas plus que les lois sur les droits fondamentaux ne sont neutres face à ceux qui les refusent. L’égalité entre hommes et femmes n’est pas neutre, accepter le mariage des conjoints de même sexe n’est pas neutre, interdire les châtiments corporels n’est pas neutre, lutter contre le racisme n’est pas neutre.

La laïcité dérange, comme la lutte pour les droits humains dérange. Mais la laïcité ouverte, c’est la castration de la laïcité visant à paver la voie aux intégrismes religieux. Comme le démontre l’actuel projet de loi 16 sur l’adaptation de l’administration publique à la diversité religieuse, tout le débat sur la place de la religion dans l’espace public reste à faire, malgré le rapport B-T.

La laïcité devra être laïque ou ne sera pas.

Thèmes de recherche Laïcité, religions et politique
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