Accueil du site > No 32 - déc. 2009 / jan. 2010 > La Suède social-démocrate

International

La Suède social-démocrate

Un paradis perdu

Claude Vaillancourt

À Stockholm, le visiteur étranger est saisi par la douce harmonie qui caractérise la ville. La capitale de la Suède conjugue admirablement une vie urbaine dynamique à la préservation de l’environnement. Les 14 îles sur lesquelles s’étend la ville sont ceinturées d’espaces verts où l’on a parfois l’illusion de se retrouver en pleine campagne. Stockholm semble avoir éliminé les irritants de la grande ville : les poches de pauvreté, la misère, la circulation automobile hors contrôle, la saleté.

Cette réussite aurait une cause : le fameux « modèle suédois », admiré partout dans le monde. Mais ce modèle existe-t-il encore ?

Les bonnes performances économiques de la Suède et son haut niveau de vie en ont fait un exemple maintes fois cité. Et particulièrement pour le Québec, puisque nous pouvons aisément nous comparer à ce pays par notre nordicité, nos grands espaces, notre démographie et l’adoption d’un modèle social-démocrate.

L’exemple suédois devient si intéressant qu’il est revendiqué à la fois par la gauche et la droite. Les progressistes admirent l’efficacité d’un État soutenu par une forte imposition et soulignent les bienfaits d’un haut taux de syndicalisation (environ 80 % des travailleurs). La droite – dont l’ineffable Institut économique de Montréal – s’intéresse aux nombreuses privatisations qui ont eu cours, ce qui prouverait qu’il serait possible d’augmenter l’efficacité du système avec des mécanismes de marché.

Force est d’admettre que la social-démocratie a pris un sérieux coup depuis quelques années en Suède. Dans les années 1990, le pays a traversé une difficile crise bancaire qui a réduit le PIB, haussé le chômage de façon marquée et fait augmenter la dette publique. Cette crise est devenue un prétexte pour affaiblir le modèle social-démocrate qui prévalait depuis plusieurs décennies.

Mais encore plus que cette crise, l’imbrication des économies à l’ère de la mondialisation enlève à la Suède sa souveraineté dans ses choix économiques. L’économie de marché adoptée à l’échelle mondiale intègre puis transforme malgré elle une social-démocratie devenue un château fort constamment assailli et fragilisé, et qui parvient difficilement à se maintenir dans un monde financiarisé et déréglementé. Ces changements ne déplaisent certes pas aux idéologues néolibéraux qui ont tout intérêt à ce que tombe cet important contre-modèle, à la fois efficace et attirant.

Quelques importants reculs

Depuis la crise des années 1990, certains remèdes de cheval typiques du néolibéralisme ont été appliqués : importantes coupes budgétaires dans les services publics, intrusion marquée du privé, dans la santé et l’éducation surtout, baisse des taux d’indemnisation de la protection sociale. La privatisation de la poste et de l’électricité a fait bondir les prix. Le modèle a donc été atteint au cœur et certains de ses principes de base n’existent plus.

L’élection d’un gouvernement dirigé par le Parti du rassemblement modéré, qualifié de « conservateur libéral », permet de gruger une fois de plus, mais avec subtilité, de nombreux acquis. À la fois ouvert sur les questions de mœurs et discret partisan du néolibéralisme, le nouveau premier ministre Fredrik Reinfeldt mène une politique qui prétend habilement viser le centre, mais adopte nombre de mesures qui affaiblissent la social-démocratie. L’une des mesures les plus contestées de ce gouvernement a été d’augmenter le coût des cotisations de l’assurance-chômage. Or en Suède, l’assurance-chômage est gérée par les syndicats. Plusieurs personnes, soit environ 500 000 Suédois, ont préféré ne plus payer pour une assurance qui coûte trop cher à leurs yeux. Résultat : le nombre de salariés syndiqués a chuté de 8 % en trois ans. La véritable couleur néolibérale du gouvernement des modérés transparaît surtout dans son appui ferme aux accords commerciaux en vigueur et dans sa volonté de leur donner plus d’ampleur. Exerçant depuis juillet dernier la présidence tournante de l’Union européenne, la Suède prône le libre-échange (à peine adouci par la volonté de développer un import/export de produits et services verts), dénonce le protectionnisme et cherche même à promouvoir, dans le cadre de l’OMC, certains des sujets les plus controversés, tels l’investissement, le droit de propriété intellectuelle et les marchés publics — euphémismes pour désigner une mainmise sans contraintes de la grande entreprise sur certains des secteurs les plus vitaux de l’économie.

De l’espoir, malgré tout

Les politiques du gouvernement des modérés ont tout de même soulevé une vive opposition. La Suède, longtemps unie derrière un système qui profitait à la très grande majorité, est désormais déchirée entre ceux qui désirent s’ouvrir davantage à l’économie de marché et ceux qui tiennent encore à un modèle qui a fait ses preuves. Ce modèle a malgré tout la vie dure et il sera long avant que l’on puisse le démanteler complètement.

La Suède demeure toujours très efficace, par exemple, dans la protection de l’environnement. Stockholm est d’ailleurs l’une des rares grandes capitales au monde où l’on peut se baigner dans ses eaux sans craindre d’attraper des maladies. La Suède a su mettre en place un des plans les plus ambitieux pour s’affranchir du pétrole — et cela, sans développer l’énergie nucléaire. Il s’agit d’un projet complexe couvrant divers aspects : subvention à la recherche de pointe, subventions et investissement favorisant un chauffage moins énergivore, développement des énergies renouvelables.

Ces acquis semblent désormais solides. Cela suffira-t-il pour faire oublier les atteintes à la social-démocratie ? Ce pays qui avait réussi l’exploit peu banal de parvenir à distribuer la richesse plus équitablement que dans la quasi totalité des pays du monde, qui a pris nombre de décisions courageuses d’un point de vue diplomatique, est désormais emporté par le grand raz-de-marée néolibéral.

Nous en conserverons cependant un exemple précieux et rare : la Suède a bel et bien su allier, de façon significative et à un très haut niveau d’accomplissement, au moins une fois dans l’histoire, la prospérité et la justice sociale. Il faut espérer que cela restera toujours frais dans les mémoires.

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