Dossier : Le Québec en quête de (...)

Le Québec en quête de laïcité

Laïcité, hijab et crucifix

J’ai connu le Québec des années 1950 dans lequel l’Église cherchait à contrôler l’âme de tous les Canadiens français : institution de l’Index qui interdisait les livres non conformes à l’orthodoxie catholique, dont Sartre, Marx, Camus, Voltaire, Hugo… ; port obligatoire d’un couvre-chef pour les femmes dans les églises et interdiction pour les hommes ; célébration du mariage où la future épouse devait déclarer sa soumission à son futur époux en échange de sa protection ; interdiction du divorce assurant une plus grande équité envers les femmes ; mariage interreligieux fortement déconseillé, voire proscrit ; écoles non mixtes ; la sexualité acceptée après le mariage en vue de la seule procréation ; condamnation de l’utilisation des moyens contraceptifs efficaces, dont le condom ; interdiction de l’avortement ; maintien des fils et des filles dans la famille jusqu’à leur mariage ; opprobre couvrant l’homosexualité, etc. L’Église catholique a, sur certains points, évolué, mais elle est demeurée foncièrement homophobe, masculiniste et sexuellement répressive. Aussi, je m’accommode mal de toute religion qui, au nom de sa Vérité, contrevient aux valeurs de liberté et d’égalité.

Pluralisme religieux et valeurs humanistes

Tous les catholiques ne sont pas homophobes, masculinistes et sexuellement répressifs. Les agnostiques et les athées ne supportent pas nécessairement l’égalité de tous, dont celle des femmes, et ne sont pas nécessairement respectueux des rapports sexuels équitables. Tous les arabes ne sont pas musulmans et la majorité des musulmans ne sont pas arabes. Il y a des musulmans non pratiquants et des musulmans dévots. Il y a des musulmans réformistes qui veulent conjuguer islam et modernité et des fondamentalistes qui s’en tiennent à la lettre du Coran et à l’interprétation traditionnelle de la Sunna. Il y a des musulmans qui se contentent de pratiquer leur religion et des islamistes qui veulent imposer leur foi à tous avec intransigeance. Je fraternise avec tous ceux qui, religieux ou non, défendent les valeurs humanistes et modernistes de la liberté et de l’égalité, et je combats idéologiquement les autres.

Le hijab

Tous les musulmans ne croient pas que le port du hijab soit obligatoire pour une musulmane. Lors d’un séjour en Égypte il y a une vingtaine d’années, on m’a fait comprendre que l’extension du port du voile islamique était le fruit de la propagande musclée des Frères musulmans, fondateurs dans le monde arabe moderne d’un islamisme politique, passéiste et rétrograde. Lors de trois séjours récents au Liban, il était impossible de distinguer à Beyrouth les musulmanes, sunnites ou chiites, des maronites. Dans la banlieue sud de Beyrouth, habitée par des chiites et contrôlée par l’adversaire le plus redoutable de l’État d’Israël, le Hezbollah, le port du hijab n’était pas généralisé. Au Mali, les femmes ne portent pas le voile, sauf celles dont le mari ou le père a ramené cette pratique après un séjour en Arabie saoudite. Je ne veux nullement affirmer par là que toutes celles qui portent le hijab au Québec sont contraintes par leur père ou leur mari ou soient des partisanes du fondamentalisme islamique ou de l’islamisme. Je crois, au contraire, qu’elles sont minoritaires. Mais je conteste le fait que, par le port du voile, elles veulent se démarquer de toutes les autres citoyennes québécoises et canadiennes, en accordant la priorité à l’expression de leur foi dans l’espace public. Et je comprends encore moins pourquoi elles veulent se distinguer de leurs concitoyennes, tout en risquant d’être confondues avec les fondamentalistes et, pire, avec les islamistes politiques, dont Djemila Benhabib, entre autres, a tellement souffert (Ma vie à contre-Coran).

Majorité et minorités

Les immigrants transportent avec eux leur culture d’origine, qu’ils soient arabes ou non et quelle que soit leur religion. Leurs enfants seront souvent coincés entre les valeurs que leurs parents chercheront à leur transmettre et les valeurs de l’école québécoise. Afin de leur faciliter l’hybridité à laquelle ils sont conviés, l’école publique et laïque doit donc défendre les valeurs de liberté et d’égalité, tout en manifestant une ouverture face à la diversité culturelle et religieuse. Par ailleurs, le financement public d’un réseau scolaire privé reproduit non seulement les classes sociales, mais facilite, comme dans les écoles hassidiques, l’enfermement d’enfants dans des ghettos religieux : il devrait être aboli.

Je me résigne à ce que les gens s’habillent comme ils le désirent, en s’identifiant prioritairement à une religion. Je crois cependant que les employés de la fonction publique et parapublique, devant représenter le caractère neutre et laïque de l’État, devraient, dans leurs fonctions, s’abstenir du port de signes religieux ostentatoires. Mais avant d’en arriver là, il faudrait que les crucifix soient enlevés des édifices publics, dont celui de l’Assemblée nationale, et que la prière soit interdite aux réunions des conseils municipaux. La majorité, avant de convier les minorités à la laïcité, devrait, par l’intermédiaire de ses représentants, s’y conformer.

Thèmes de recherche Laïcité, religions et politique
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