Le Québec en quête de laïcité

Défendre la cause de toutes les femmes !

Michèle Asselin

Au Québec, les questions identitaires soulèvent les passions. Accommodements raisonnables, port de signes religieux dans la fonction et les services publics québécois, laïcité, autant de questions fondamentales qui ont déclenché des débats et alimenté pendant des mois des médias en mal de sensationnalisme. La Fédération des femmes du Québec (FFQ) fut et est toujours au cœur de cette tourmente. Toujours, la FFQ a pris le parti de l’égalité et de la liberté des femmes, dans toute leur diversité !

Parce que la FFQ était régulièrement interpellée sur la question du port de signes religieux, particulièrement depuis la Commission Bouchard-Taylor, et aussi, parce que le Conseil du statut de la femme avait pris position dans ce débat en concluant « que les représentantes et les représentants ou les fonctionnaires de l’État ne puissent arborer ni manifester des signes religieux ostentatoires dans le cadre de leur travail » [1], la FFQ se devait de prendre position.

Après une réflexion rigoureuse, le 9 mai 2009, réunies en assemblée générale spéciale à Québec, les membres de la Fédération des femmes du Québec ont donc pris position sur cette épineuse question. Elles se sont prononcées en très grande majorité : • contre l’interdiction de porter des signes religieux dans la fonction publique et les services publics québécois à l’exception des juges, des procureures et procureurs de la Couronne, des policières et policiers, des gardiennes et gardiens de prison, des personnes assumant la présidence et la vice-présidence de l’Assemblée nationale ainsi que des personnes exerçant des métiers ou professions où la sécurité exige l’interdiction ou la restriction de certains signes religieux ; • MAIS AUSSI contre l’obligation de porter tout signe religieux, particulièrement contre l’obligation politique qui est faite aux femmes de les porter dans certaines sociétés.

Les membres de la FFQ ont également réaffirmé qu’elles sont pour la liberté religieuse, mais contre les intégrismes de toutes les religions et qu’elles entendent bien poursuivre sans relâche la lutte contre les violations commises au nom des religions en exhortant les gouvernements québécois et canadien à : • respecter, promouvoir et mettre en œuvre les engagements qu’ils ont pris de protéger les femmes contre toutes les violations des droits des femmes à la vie, à l’intégrité de la personne, à disposer librement de leur corps, à l’accès à la contraception et à l’avortement, à la liberté de circulation, au choix de la ou du partenaire ; • prendre tous les moyens nécessaires pour lutter contre ces violations, notamment : la violence conjugale, les agressions sexuelles, les crimes d’honneur, les mariages forcés, la polygamie, les mutilations génitales féminines ; • prendre tous les moyens pour assurer aux femmes immigrantes le droit à l’emploi sans discrimination et un réel accès à l’emploi dans les secteurs tant public que privé ; • prendre position au sein d’instances internationales, comme les Nations unies, contre les violations des droits des femmes justifiées par le relativisme religieux ou culturel partout dans le monde.

Raz-de-marée médiatique

Dans les jours qui ont suivi cette assemblée générale, des allégations mensongères transmises par des médias ont miné la crédibilité de la FFQ et ont remis en cause ses processus démocratiques, voire son intégrité. Or, nous avons eu un débat passionnant, empreint de respect et de rigueur.

Remettons les pendules à l’heure. La FFQ ne reçoit aucun financement en provenance de groupes islamistes. Aucune organisation intégriste n’est membre de la FFQ et ne pourrait en aucune manière le devenir ! Les organismes membres de la FFQ doivent respecter sa mission et défendre les droits des femmes. Quant aux membres individuelles, elles reflètent la diversité du mouvement des femmes. Elles peuvent être catholiques, protestantes, musulmanes, juives ou athées. Tout au long de cette démarche, toutes les règles qui régissent la vie associative et démocratique de la FFQ ont été respectées.

Cachez ce foulard… qu’on n’aurait pas le droit de voir ?

Ce n’est pas d’hier que le débat sur les signes religieux se concentre autour du foulard islamique. Prendre position d’un point de vue féministe sur le port du foulard islamique exige que nous évitions à la fois le racisme, c’est-à-dire la stigmatisation des femmes appartenant à certains groupes minoritaires, et le relativisme culturel consistant à vouloir suspendre l’application d’un droit en vertu d’exigences culturelles ou religieuses. Prendre position d’un point de vue féministe, cela implique également que nous soyons soucieuses de raffiner nos analyses afin de tenir compte des multiples discriminations qui interagissent les unes par rapport aux autres – ce qu’on appelle l’intersectionnalité des discriminations. Les modèles classiques d’oppression que sont le patriarcat, le capitalisme, le racisme et le néocolonialisme n’agissent pas indépendamment l’un de l’autre et produisent des inégalités sociales différentes pour les femmes blanches, de couleur, ou celles appartenant à des groupes stigmatisés. Le croisement des discriminations liées au sexe, à l’origine ethnique, à la couleur, à la classe, à la religion, au handicap et à l’orientation sexuelle entraîne notamment pour les femmes issues de groupes ethnoculturels et racisés des situations de vulnérabilité et d’exclusion encore plus importantes que pour l’ensemble des femmes. N’y aurait-il pas lieu également de se référer aux principes de l’intervention féministe dans nos prises de position ? Ces principes s’appuient, entre autres, sur la nécessité de respecter le rythme, les choix, les valeurs et les besoins des femmes concernées en évitant d’appliquer des principes de façon rigide, en regard de notre propre cadre de référence et de notre propre désir d’autonomie et de changement. De nombreuses significations sont attachées au port du foulard : symbole religieux, symbole de vertu, symbole d’affirmation identitaire, source de fierté. Des féministes musulmanes, théologiennes et activistes, ne sont pas nécessairement toutes d’accord entre elles ni, non plus, avec certaines analyses que peuvent en faire des féministes occidentales.

Le foulard est certes un symbole qui peut être utilisé pour soumettre les femmes aux lois et valeurs d’un ordre patriarcal. C’est pourquoi la FFQ est contre toute obligation religieuse ou politique qui serait faite aux femmes de porter un foulard islamique ici, au Québec, et ailleurs dans le monde. Du même souffle, elle s’oppose au fait d’interdire, aux femmes et aux hommes qui choisissent librement de le faire, de porter un signe religieux. Ni obligation, ni interdiction !

Pour la FFQ, il est hors de question de jouer le jeu de l’intégrisme en nourrissant le rejet de l’« autre » ! Ce qui fait, entre autres, le propre des intégrismes, c’est le pouvoir de manipuler les idées afin qu’elles servent à leur politique d’exclusion et d’intolérance. Les positions prises et défendues par la FFQ, au fil des ans, expriment une volonté politique de combattre tous les intégrismes, religieux et autres, de consolider l’espace démocratique et de favoriser la participation citoyenne. Pas question de renoncer ni au principe d’égalité entre les sexes, ni aux libertés fondamentales qui peuvent s’exprimer ici, au Québec !

La FFQ prône l’intégration à la société québécoise, à ses valeurs et à ses droits fondamentaux, par un véritable accès à l’emploi dans les secteurs public et privé. Rien ne doit entraver la poursuite par les femmes de leur autonomie économique ! Voilà une question fondamentale à laquelle il est grand temps de répondre.

Nous avons abordé cette question à partir de trois points de vue, celui du modèle québécois actuel de laïcité, de la discrimination que vivent les femmes immigrantes et de l’analyse féministe [2]. Toujours dans les médias, maintes fois la position de la FFQ a été opposée à celle de la laïcité. Or, la plupart des spécialistes s’entendent sur le fait qu’il existe plusieurs modèles de laïcité. Interdire ou permettre le port de signes religieux correspond non pas à une situation plus ou moins « pure » de la laïcité, mais à une conception différente de celle-ci dans l’un et l’autre cas [3]. L’État québécois favorise une vision de la laïcité ouverte. Cette conception implique que toutes les personnes qui travaillent au sein des institutions publiques, qu’elles portent un signe religieux ou non, ont le devoir d’appliquer, dans l’exercice de leurs fonctions, les règles et les lois étatiques ou institutionnelles. Là-dessus, pas de compromis possible. Soulignons que la position de la FFQ est celle qui prévaut actuellement au Québec.

Une loi, associée à une laïcité plus restrictive interdisant le port de signes religieux dans les institutions publiques, ne saurait être considérée comme neutre puisqu’elle favoriserait les personnes pour qui les convictions philosophiques, religieuses ou spirituelles n’exigent pas le port de tels signes. Un régime de laïcité ouverte favorise un accès égal aux institutions publiques, tant pour les usagères et usagers que pour le personnel qui y travaille. Interdire le port de signes religieux dans les institutions publiques risque de mettre les femmes qui les portent devant des choix déchirants : quitter leur emploi ou renoncer à afficher ce symbole. Le risque de ressentiment, de marginalisation et d’exclusion est grand. Pire, interdire le port de signes religieux dans les institutions publiques aurait pour effet d’augmenter la discrimination à l’égard des femmes déjà discriminées de certains groupes minoritaires et d’entraver ainsi la poursuite de leur autonomie financière. Interdire le port de signes religieux dans les institutions publiques risque de provoquer un repli identitaire ou la ghettoïsation de certains groupes minoritaires, ce qui pourrait engendrer d’importants conflits au sein de la société québécoise et un enfermement identitaire qui maintiendrait, de façon rigide, une culture ou des traditions d’origine souvent défavorables aux femmes et, par conséquent, contraires à l’égalité entre les femmes et les hommes. C’est plutôt le processus d’intégration à la société d’accueil, aux valeurs et droits fondamentaux qu’elle promeut, dont le droit à l’égalité entre les femmes et les hommes, qui devrait être renforcé de diverses façons et par différents moyens. Enfin, il faut également souligner que l’interdiction de porter le foulard (hidjab) dans les institutions publiques stigmatiserait les femmes qui le portent dans d’autres institutions ou milieux de travail, voire même dans l’espace public.

Au Québec, un processus de laïcisation est amorcé depuis plusieurs années, mais il n’y a ni politique générale, ni charte, ni loi sur la laïcité. L’État québécois doit définir les grandes orientations du modèle québécois de laïcité. Tout récemment, le tollé soulevé par le projet de loi 16 qui veut favoriser l’action de l’administration publique à l’égard de la diversité culturelle a encore une fois démontré l’importance de poursuivre ce débat afin d’enchâsser les balises de la laïcité québécoise. La FFQ entend contribuer au débat public en poursuivant sa réflexion sur cette question.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Michèle Asselin

Ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec (2003-2009)

NOTES

[1] Conseil du statut de la femme (2007), Avis, Droit à l’égalité entre les femmes et les hommes et la liberté religieuse, p. 52.

[2] Pour l’ensemble de l’argumentaire, voir Débat sur la laïcité et le port de signes religieux dans la fonction et les services publics québécois, disponible sur le site web de la FFQ : http://www.ffq.qc.ca/presentation/a...

[3] Milot, Micheline, La laïcité, Collection 25 questions, Novalis, 2008.

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