Le phénomène John Oliver

No 67 - déc. 2016 / janv. 2017

La télévision américaine peut-elle casser la baraque ?

Le phénomène John Oliver

À première vue, rien ne distingue John Oliver de ses semblables humoristes commentateurs de l’actualité aux États-Unis. Assis derrière un pupitre, il enchaîne les blagues, appuyé par des rires programmés. Mais écouter cet hurluberlu à lunettes affublé d’un terrible accent britannique nous réserve une grande surprise : ce que la télévision étatsunienne peut offrir de plus subversif et décapant.

J’ai connu John Oliver et son émission Last Week Tonight par un extrait sur les compagnies de cigarettes. L’humoriste y dénonçait les actions en justice de ces entreprises qui se servent d’accords commerciaux pour attaquer le pouvoir de règlementer des gouvernements. Pour soutenir son propos, il a même exposé aux yeux du public une lettre de menace de poursuite adressée au gouvernement du Togo par la compagnie Philip Morris.

L’émission se terminait par une charge contre le fameux cowboy de Marlboro et contre la mascotte utilisée par Camel, un gentil chameau souriant, afin de rendre la cigarette attrayante aux enfants, futurs fumeurs. Oliver a alors présenté sa propre mascotte, celle que les compagnies utiliseraient si elles étaient honnêtes, en forme de poumon malade et répugnant qui hoquète, secouée par une toux grasse, entourée d’enfants joyeux.

Cette émission montre bien ce qui fait la force et l’originalité de John Oliver et de son équipe. Plutôt que de se fier, dans sa façon d’aborder les sujets, sur l’humeur et l’air du temps, Last Week Tonight s’appuie sur un travail de recherche exceptionnel, qui permet de choisir des thèmes inattendus, de s’appuyer solidement sur des faits et de présenter d’étonnantes découvertes (comme la lettre au gouvernement du Togo).

L’animateur se permet aussi d’avoir une activité d’éditorialiste qui se distingue par sa grande cohérence et son audace : ses prises de position restent toujours parmi les plus progressistes. L’homme ne craint pas de s’attaquer de front à l’arrogante droite de son pays et, avec un courage et un acharnement qui surprennent, à la toute-puissance des corporations, l’une de ses cibles préférées.

Grandeur et petitesse de l’humour

John Oliver reste d’abord et avant tout un humoriste. Les spectateurs constatent cependant très vite que l’humour n’est pas une fin, mais plutôt un moyen dans cette émission. Les blagues suivent systématiquement l’exposition d’un problème, souvent très grave, dénoncé par l’animateur (par exemple les armes nucléaires, la torture, l’état déplorable des infrastructures aux États-Unis, les drones). Pour bien se faire comprendre, Oliver utilise l’analogie comique, la plupart du temps très juste et pertinente, d’une grande efficacité sur le plan pédagogique. Ce qui donne un résultat redoutable : non seulement le public s’est-il dilaté la rate, mais il s’est aussi instruit.

Il arrive parfois que l’humour desserve mal le propos. Inévitablement, les blagues ne tombent pas toujours juste. Dans ses analogies, Oliver s’appuie souvent sur une culture populaire étatsunienne difficile à apprécier pour des étrangers (cependant bien ciblée pour son public). Mais surtout, l’animateur se complaît dans une vulgarité qui peut détourner l’attention de l’essentiel. Par exemple, une entrevue avec Edward Snowden a longuement dérivé sur les photos de pénis qu’on ne pourrait plus garder pour soi. On aurait aimé que son soutien très ferme à la cause de Snowden se manifeste par des questions plus pertinentes.

Mais cette vulgarité, et particulièrement l’usage fréquent du juron fuck dans toutes ses déclinaisons, a aussi comme fonction de souligner la très grande indignation d’Oliver. La virulence de son propos contraste avec son allure de premier de classe, de nerd, dont il aime bien se moquer. Sa révolte d’enfant sage devient alors contagieuse.

La liberté de ton de John Oliver est surprenante dans le contexte de la télévision étatsunienne. Elle s’explique en grande partie parce que Last Week Tonight est diffusée sur HBO, une chaîne qui ne dépend pas des annonceurs, mais entièrement de ses abonné·e·s. Ainsi peut-il s’attaquer aux corporations, petites et grandes, à leur pouvoir, à leurs produits médiocres, à leurs arnaques, avec une férocité qu’on ne retrouve nulle part à la télévision étatsunienne et qui n’a pas d’équivalent chez nous.

Les combats de John Oliver

John Oliver s’est donné le curieux rôle de clown justicier. Il semble avoir un œil pour repérer les travers de la société américaine, soumise à la cupidité des entreprises qui s’immiscent partout, et dont la volonté de faire du profit l’emporte largement sur la volonté de tenir compte du bien-être de la population.

Cette marchandisation de tellement de secteurs – les prisons, l’éducation, l’armée, la police, les médias – atteint des dimensions inquiétantes, quand elle ne mène pas à des situations complètement absurdes, que l’animateur ne cesse de dénoncer. Pour les Québécois·es qui suivent cette émission, ces abus sont à la fois un cauchemar et une menace qui plane.

Parmi les sujets récurrents abordés par Oliver, soulignons la police dont il a dénoncé la militarisation, la brutalité sans contrôle, l’inefficacité du recours au numéro 911 pour obtenir de l’aide alors que ce service est sous-financé, la quasi-impossibilité pour les personnes arrêtées d’avoir accès à un avocat. Les victimes de cette police se retrouveront maltraitées dans des prisons privatisées, où l’on ne cesse de rogner dans les budgets afin d’accumuler plus de profits.

L’éducation est un autre de ses sujets favoris. Il a révélé le côté pervers des écoles à charte (des écoles privées dans le système public), aux projets parfois farfelus, et qui offrent le plus souvent une éducation déplorable. Il dénonce les tests standardisés qui stressent les enfants, demeurent d’une remarquable inefficacité tout en étant une véritable manne pour les compagnies qui les fabriquent, dont Pearson Education.

Il arrive qu’Oliver se transforme en militant et se tourne vers l’action. Par exemple, pour ridiculiser l’orgueilleux Donald Trump, il a lancé une application, le « Drumpfinator », qui change le patronyme de Trump pour Drumpf dans les pages web – le nom de l’ancêtre du candidat républicain, à la sonorité amusante. Il a supplié les Canadiens de ne pas voter pour Stephen Harper lors de la dernière élection. Il a proposé d’envoyer une lettre type de protestation à une entreprise qui profite de l’endettement étudiant et qui a pratiqué un lobbying agressif.

Il a fondé, avec une désolante facilité, une de ces compagnies qui se lancent à la poursuite des personnes endettées, et qui ruinent la vie de bien des gens tant ces poursuites ont recours à l’intimidation, et tant elles enferment souvent celles et ceux qui en sont victimes dans des procédures injustifiées. Mais au lieu d’agir comme ces entreprises, sa compagnie a plutôt accordé la grâce à tous ses débiteurs, pour un montant de 15 millions $ de dette pour des soins de santé !

Un John Oliver serait-il possible chez nous, au royaume des humoristes ? On ne trouve rien qui lui ressemble, ou qui s’en rapproche. Certes notre société consensuelle, et qui a des lois sévères contre la diffamation, a plutôt tendance à favoriser un humour qui ne dérange pas trop, à quelques exceptions près (on pense entre autres aux Zapartistes). Un tel mélange d’informations pointues, de militantisme et d’humour, sur des sujets aussi graves, demeure exceptionnel.

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