François Saillant en cinq temps

No 67 - déc. 2016 / janv. 2017

François Saillant en cinq temps

François Saillant est un militant important et influent de l’histoire du Québec. Alors qu’il est à l’aube de sa retraite en tant que coordonnateur du FRAPRU (depuis 1979 !), la revue À bâbord ! a souhaité revenir sur son parcours extrêmement riche. Nous lui avons demandé de présenter, à partir de photos qu’il a lui-même choisies, cinq moments charnières de sa propre histoire.

Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

1988 – Overdale

J’ai commencé à m’impliquer dans les luttes urbaines de Montréal en 1975, au moment où la démolition massive de maisons et l’éviction des familles qui y demeuraient n’étaient pas chose exceptionnelle. C’est pourtant plus tard que j’ai été mêlé à l’une des résistances les plus farouches contre un projet de démolition, celui des 107 logements et chambres de l’îlot Overdale, au centre-ville de Montréal.

Arrestation à Overdale (Pierre Obendrauf, The Gazette)

En juin 1987, l’administration du maire Jean Doré, pourtant reconnue comme progressiste, annonçait une entente avec les promoteurs d’un projet de 650 condominiums de luxe. Pour y faire place, l’administration acceptait la démolition de l’îlot, en échange de la construction d’appartements de remplacement dans un autre quartier. Les locataires que la Ville n’avait pas pris soin de consulter ont, en majeure partie, rejeté l’entente.

Il s’en est suivi une lutte qui s’est graduellement durcie au fil des mois après que les promoteurs eurent délibérément laissé leurs immeubles se délabrer et ainsi convaincu les autorités que le bulldozer était désormais la seule possibilité. À quatre reprises en 1988, les locataires et les personnes qui les appuyaient ont tenté d’empêcher l’éviction de résident·e·s, puis la démolition de leurs logements. Il en a résulté des affrontements avec les forces policières et 36 arrestations, dont la mienne à deux reprises.

Pendant 25 ans, il n’est resté de l’îlot Overdale qu’un terrain de stationnement et un immeuble patrimonial autrefois habité par Louis-Hippolyte Lafontaine. C’est là que des militant·e·s ont commencé un long squat à l’été 2001.

1990 – Contre l’apartheid d’ici

Cette photographie a été prise, le 10 novembre 1990, à la fin de la Marche pour la paix et la liberté au Nitassinan. Quelques mois plus tôt, j’avais participé à la création du Regroupement de solidarité avec les Autochtones, formé pour réagir à l’attaque policière du 11 juillet contre la communauté mohawk de Kanehsatake.

Fin de la Marche pour Nitassinan (photo d'origine inconnue)

Tout au long de l’été 1990, le Regroupement a multiplié les manifestations, les assemblées, les actions pour démontrer sa solidarité avec les Mohawks, s’opposer au racisme ambiant et prôner une paix juste et négociée. Quelques personnalités se sont associées à ces activités : l’écrivain Pierre Vallières, l’anthropologue Rémi Savard, les syndicalistes Madeleine Parent, Michel Chartrand et Léa Roback, etc.

C’est curieusement le 9 juin précédent, lors du grand rassemblement marquant le passage à Montréal de Nelson Mandela, que je m’étais convaincu de la nécessité de m’impliquer plus activement dans la lutte contre l’apartheid d’ici. L’occasion n’a pas tardé à se présenter.

Le Regroupement a intensément poursuivi son travail pendant plusieurs années en appui aux personnes arrêtées à Kanehsatake, mais aussi à d’autres luttes comme celles des Cris contre le projet Grande-Baleine, des Innus contre le barrage SM3, des Anishnabe de Lac-Barrière, des Cris du lac Lubicon, etc.

Je demeure convaincu que notre avenir collectif dépend de la qualité de nos relations avec les peuples qui habitaient le territoire bien avant nous et qui y vivent encore. Cela passe par la pleine reconnaissance de leurs droits, y compris celui de décider librement d’eux-mêmes.

1992 – Le logement social

C’est en 1981 que le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), pour lequel je travaillais depuis deux ans, a choisi le logement social comme grande priorité de lutte. Ça l’est encore après 35 ans.

Cette longue bataille a été marquée par de multiples victoires. Au total, des dizaines de milliers de logements publics, coopératifs et sans but lucratif ont été réalisés, représentant autant d’avancées pour le droit au logement. De très sévères défaites ont cependant été subies, la pire étant le retrait fédéral du financement de nouveaux logements sociaux.

Camp sur la rivière Outaouais (photo Bill Clennett)

Dans son budget de 1990, le gouvernement conservateur de Brian Mulroney amputait le budget consacré à cette fin et il a récidivé à trois reprises par la suite, de sorte qu’il ne restait que des miettes lorsqu’il a annoncé, dans son budget d’avril 1993, qu’il cesserait tout financement à partir du 1er janvier 1994. Durant toute cette période, le FRAPRU a multiplié les actions, les manifestations, les alliances, les dénonciations, les coups d’éclat. Lors du budget de février 1992, il a installé, durant trois jours et deux nuits, un camp sur les eaux gelées de la rivière Outaouais. Tout cela ne fut cependant pas suffisant pour empêcher le retrait fédéral qui faisait tomber à zéro le développement du logement social.

La bataille s’est poursuivie par la suite, cette fois pour obtenir que le gouvernement québécois prenne la place laissée vacante dans le financement de logements sociaux, ce qui fut obtenu en 1997, avec la création du programme AccèsLogis, toujours à l’œuvre aujourd’hui.

1996 – La sortie du Sommet

Du 29 octobre au 1er novembre 1996, le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard a organisé un Sommet sur l’Économie et l’Emploi. Il faisait suite à une conférence, tenue en mars de la même année, qui avait avalisé l’objectif de déficit zéro en quatre ans. Les milieux communautaires, féministes et étudiants participaient, pour une première fois, à un tel exercice de concertation et leur influence avait été nulle.

Il n’était pas question de revivre le même scénario à l’automne. Les organismes sociocommunautaires se sont donc mobilisés autour d’une revendication : une clause d’appauvrissement zéro pour le quintile de la population le plus pauvre. La demande était minimale, mais elle avait l’avantage de confronter le gouvernement aux pires conséquences du déficit zéro. Autres différences avec la première mobilisation survenue quelques mois plus tôt : l’organisation d’une grande manifestation au début du Sommet et la menace que les groupes se retirent si la clause proposée était rejetée.

Sortie du Sommet avec Françoise David et Thérèse Sainte-Marie (photo Jacques Nadeau, Le Devoir)

La sortie a eu lieu, le 1er novembre, lors du huis clos final du Sommet. Embarrassé par une demande qui avait été propulsée au cœur du Sommet et qui avait reçu de nombreux appuis, le gouvernement Bouchard était prêt à accepter une clause d’appauvrissement zéro, mais uniquement pour les personnes ayant des contraintes sévères à l’emploi. C’était inacceptable pour les représentantes des groupes de femmes, Françoise David et Thérèse Sainte-Marie, et pour moi-même, qui représentait les groupes communautaires via la coalition Solidarité populaire Québec. Notre retrait du Sommet signifiait que nous ne signerions pas sa déclaration finale. Le « consensus » sur le déficit zéro commençait à s’effriter.

2006 – Prendre parti

La fondation de Québec solidaire, en février 2006, représente une des grandes fiertés de ma vie militante.

Ce n’était pas la première fois que je m’impliquais politiquement. J’ai milité au Parti québécois dès sa fondation en 1968, alors que je n’avais que 17 ans. Je m’en suis éloigné après les élections de 1973. Je me suis ensuite rapproché du marxisme-léninisme, m’engageant à En Lutte ! en 1977. J’ai été journaliste pour son hebdomadaire jusqu’à la dissolution de l’organisation en 1982. J’ai par la suite été un des animateurs d’une revue politique radicale baptisée Révoltes.

Mon activité politique directe s’est arrêtée à la fin des années 1980. C’est près de 15 ans plus tard, à l’automne 2003, que je m’y suis réinvesti, en participant au noyau fondateur du mouvement Option citoyenne. J’en ai été porte-parole avec Françoise David. J’ai aussi fait partie du comité qui, durant plus d’un an, a négocié sa fusion avec l’Union des forces progressistes (UFP).

Non seulement ces négociations se sont-elles déroulées de manière exemplaire, mais le ciment entre les membres des deux organisations a pris dès la fondation de Québec solidaire. J’ai été, pendant neuf ans, membre de son comité de coordination national et je me suis présenté aux élections de 2007, 2008 et 2012 dans la circonscription de Rosemont.

Même si je suis un peu moins actif à Québec solidaire, je demeure convaincu de sa pertinence et de celle de son projet politique, situé au carrefour de l’anticapitalisme, du féminisme, de l’écologie, de l’altermondialisme et de l’indépendantisme.

Fondation de QS, avec le regretté François Cyr, Amir Khadir, Françoise David et Alexa Conradi (photo de provenance inconnue)

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