L’histoire de l’occupation anishnabe dans les Laurentides

No 75 - été 2018

L’histoire de l’occupation anishnabe dans les Laurentides

Quand les premières populations euro-canadiennes sont arrivées dans les Laurentides, dans les années 1800, beaucoup d’Algonquin·e·s (Anishnabes) étaient présent·e·s dans la région et vivaient sur ces terres. Le territoire algonquin s’étend de Trois-Rivières jusqu’aux portes de la Baie-James.

C’est une nation qui a été morcelée et divisée au moyen d’une science ignoble. Dès l’arrivée des Européen·ne·s, les Autochtones ont été utilisé·e·s pour le commerce de la fourrure, car c’étaient eux et elles qui avaient la connaissance intime de la forêt, des bêtes qui y vivaient et des moyens de les attraper. Alors qu’avec la fourrure, ils et elles fournissaient l’essence même de l’économie du pays, les choses changèrent lorsque les arbres sont devenus la nouvelle ressource. La présence autochtone en forêt devenait dès lors un obstacle.

Malgré son caractère accueillant, cette nation a donc été repoussée de la région pour favoriser la colonisation et entamer l’industrialisation. Devant l’envahissement de leur territoire par les exploitants forestiers et l’arrivée des colonisateurs et colonisatrices, les différents groupes autochtones ont adressé des pétitions aux représentants de la couronne britannique afin que des terres leur soient réservées exclusivement, tel que le prévoyait la Proclamation royale de 1763. Si le gouvernement a donné suite à cette requête, la solution était bien loin des promesses qui leur avaient été faites. Au lieu de leur redonner leur territoire traditionnel comme le prévoyait la Proclamation royale, on a plutôt créé dans l’ouest du Québec deux réserves indiennes à peine plus grandes que le territoire d’un village pour accueillir tous les autochtones présent·e·s, quelle que soit leur nation ou leur territoire ancestral.

Déportation et colonisation

Ces deux réserves ont été créés en 1850 : l’une dans le secteur des rivières Désert et Gatineau (Maniwaki) ; l’autre dans le secteur du Témiscamingue, repoussant les algonquin·e·s des Laurentides et assurant la colonisation de leurs terres. Ce n’est certainement pas ce qu’avait en tête le chef algonquin Pakinawatik lorsqu’il conduisit son peuple du lac des Deux Montagnes jusqu’à cette réserve qui avait toujours été leur lieu traditionnel de chasse et de pêche. Leur forêt était encore là, mais ils et elles étaient maintenant enfermé·e·s derrière des barrières invisibles : un enclos pour êtres humains. Qui croirait aujourd’hui que jusque dans les années 1960, il leur fallait demander une permission écrite pour sortir de leur réserve ? D’où la présence invisible des Autochtones dans la région, aujourd’hui. Le développement industriel et forestier a poussé les peuples autochtones à rechercher des territoires réservés, au sens de larges secteurs permettant la chasse, la pêche et les activités traditionnelles, mais à chaque endroit, ils se butaient à la présence des barons de la forêt à qui le gouvernement avait concédé leur forêt.

La Proclamation royale de 1763, qui est la base des revendications contemporaines, est un élément clé des droits des peuples autochtones. Il s’agit du premier document constitutionnel du pays et il engage l’État à mettre des terres de côté pour empêcher les non-autochtones de s’emparer de ces territoires. Malgré ces textes constitutionnels, on transgresse les promesses qui ont été faites aux Autochtones. C’est le cas de l’histoire du Canada jusqu’à aujourd’hui. Au Québec, jusqu’en 1974, jamais le gouvernement n’avait accepté de signer un traité avec les nations autochtones, alors que les Cris de la Baie-James bloquaient le projet de Robert Bourassa d’harnacher les rivières de ce territoire pour y produire de l’électricité. Forcé par les tribunaux et coincé par le délai qu’il s’était donné pour réaliser son projet, le gouvernement Bourassa signe le premier et seul traité sur son territoire.

On se serait attendu à ce que le gouvernement accorde par la suite les mêmes privilèges aux autres groupes autochtones, mais on assista plutôt à une fermeture complète envers toute autre entente. Rien pour les Algonquin·e·s dont les territoires ont été inondés à plusieurs endroits et où les communautés ont été déplacées parfois à deux reprises pour permettre la construction de barrages. Pour le gouvernement, ce qui a été fait – même illégalement – a été fait et les Algonquin·e·s ne méritent rien.

En plus du déplacement, la division de la nation s’est également faite au moyen de l’éducation et de la langue. La Loi sur les Indiens, une loi encore plus raciste que l’Apartheid en Afrique du Sud, prévoyait l’éducation forcée des jeunes autochtones afin, disait-on ouvertement, de faire sortir l’Indien des Indiens. Des communautés ont ainsi été confiées à des congrégations religieuses francophones alors que les enfants d’autres communautés étaient confiés à des congrégations anglophones. La conséquence aujourd’hui est que des communautés sœurs, si elles n’ont pas su préserver la langue algonquienne, ne peuvent pas se parler. N’oublions pas que les danses et l’usage des langues autochtones étaient interdits par la loi. Aujourd’hui, plusieurs communautés ont perdu leur langue et d’autres l’ont conservée, mais elles ne peuvent pas toutes se parler en raison de cette fracture linguistique.

Revendications territoriales

Actuellement, il y a un mouvement pour la revendication d’un titre aborigène, c’est-à-dire un titre de propriété détenu collectivement par l’ensemble de la nation. Nous déployons beaucoup d’efforts afin de rebâtir cette nation que la Loi sur les Indiens et le gouvernement ont détruite, tentant d’éliminer les possibilités de réorganisation. La nation est donc en mode de prise en charge d’elle-même et de revendication de son territoire ancestral.

En 2014, la Cour suprême du Canada a reconnu le titre ancestral de la nation Tsilhqot’in, soit que les peuples autochtones avaient des droits sur le territoire. La consultation des récits de Samuel de Champlain révèle l’établissement d’une liste de nations présentes sur le territoire qui deviendra le Canada. La preuve de la présence Anishnabe sur le territoire des Laurentides est là. Toutefois, nos revendications ne visent pas à supprimer la présence allochtone. On ne souhaite aucunement mettre les maisons des non- autochtones sur des roulettes. On revendique les terres non occupées ainsi que la participation à la gestion des terres de la région. Les gens qui sont actuellement établis dans la région ne sont pas responsables des erreurs et des injustices commises par ceux et celles qui ont ouvert les terres à la colonisation. Nous souhaitons donc revendiquer ce territoire en harmonie avec la population présente. Nous voulons aussi que des symboles importants soient remis en place, comme le fait de renommer les cours d’eau de la région, qui avaient des noms autochtones depuis des millénaires avant l’arrivée des Européens et des Européennes. Les vieilles cartes des années 1800 sont porteuses de ces noms autochtones, mais les Euro-Canadien·ne·s ont cru bon de rebaptiser ces lieux. C’est quelque chose d’insultant ! Le fait de leur redonner leur nom original est quelque chose que la nation algonquine considère comme très important.

Parallèlement à nos revendications dans la région, des Métis revendiquent des droits sur notre territoire. Ceci déplaît à nos communautés. Actuellement, bon nombre de personnes revendiquent le statut d’Autochtone. Des associations sont créées dans l’espoir de pouvoir profiter de certains fonds ou privilèges disponibles pour les « Indiens statués » (ceux qui sont reconnus par le gouvernement fédéral et qui vivent sous le régime de la Loi sur les Indiens), notamment dans le domaine de la chasse, de la pêche ou pour certaine exemption de taxes. Il y a confusion dans la population en général, qui pense que ces gens sont Autochtones en raison du nom que portent ces associations. Il est difficile de s’assurer que les gens comprennent la différence.

Le défi de la réconciliation

Nous entreprenons actuellement une grande phase de « réconciliation », à laquelle les peuples autochtones et la nation algonquine sont parties prenantes. Nous voulons que les deux côtés (gouvernements et nations autochtones) fassent un pas en faveur de la réconciliation. Celle-ci doit se traduire par des décisions concrètes. Parmi toutes les communautés au Canada, Kitigan Zibi est une des belles communautés et des mieux organisées. Les chefs de file ont misé sur l’éducation du peuple pour sortir de la pauvreté dans laquelle la loi les confinait. Kitcisakik, autrefois désignée sous le nom de communauté du Grand lac Victoria, une communauté algonquine anishnabe au Québec vit toujours, en 2018, sans eau courante ni électricité. On considère encore qu’elle squatte le territoire, alors qu’elle y vit depuis des temps immémoriaux. Au sein de la communauté anishnabe du Lac Simon, il existe de graves problèmes sociaux alors que la communauté est en pleine croissance. Quelque 69% de la population a moins de 30 ans. Les familles de la communauté donnent naissance à suffisamment d’enfants pour ouvrir une nouvelle classe chaque année. Or, les jeunes sont confinés dans leur réserve où les emplois sont très peu nombreux. Leur situation est aggravée par le fait qu’il y a un grave problème de surpeuplement des unités de logement, problème dont le gouvernement fait fi. Il manque actuellement 300 logements et le gouvernement n’en donne que 4 ou 5 par année, alors que s’ajoute à cela l’accroissement exponentiel du taux de natalité.

Depuis 30 ans, ces communautés reçoivent des promesses de la part de l’État à l’effet qu’elles seraient déplacées et leur village reconstruit. Mais tout ceci est resté lettre morte. En Abitibi, les membres de la nation anishnabe font face au racisme latent. Les Cris sont les bienvenus à Val-d’Or, car ils sont devenus riches grâce à la Convention de la Baie-James, mais pas les Anishnabes. Il faut donc rebâtir les relations selon ce grand principe qu’est la réconciliation, un projet qui s’échelonne sur 25 ou 30 ans, pour arriver à réparer la situation et à créer des conditions acceptables pour les Autochtones. Ce n’est pas normal que les peuples autochtones soient les plus pauvres et les moins en santé dans les Laurentides, comme malheureusement ailleurs au pays.

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