La CAQ et les femmes. Une union contre nature ?

Illustration : Visuel issu d’une publicité Moulinex

No 75 - été 2018

Politique

La CAQ et les femmes. Une union contre nature ?

Les femmes hésitent à voter pour la Coalition avenir Québec (CAQ). Alors que plusieurs prédisent qu’il formera le prochain gouvernement du Québec, le parti comme les analystes politiques constatent qu’il y a un « gender gap » important dans les appuis que reçoit cette formation politique entre les hommes et les femmes.

Pour comprendre cet écart, trois éléments peuvent être mis de l’avant : le faible nombre de femmes candidates, les politiques prônées par ce parti, principalement en ce qui concerne les services publics, et enfin l’assimilation des femmes à la maternité et à la famille.

Peu de candidates, donc peu d’élues

Si la parité entre les femmes et les hommes est loin d’être une réalité à l’Assemblée nationale, puisque les femmes ne formaient que 27% de la députation à la suite des élections générales de 2014, tous les partis ne sont pas égaux à ce chapitre. Québec solidaire remporte la palme alors que 66% de sa députation (fort restreinte évidemment) était, jusqu’à la démission de Françoise David, féminine (maintenant c’est 33%). Le Parti libéral du Québec compte 31% de femmes députées, alors que le Parti québécois et la CAQ ferment le peloton avec chacun 28,5% de femmes. Pour la CAQ, la situation était encore pire avant l’élection dans Louis-Hébert puisque les femmes ne formaient alors que 24% de sa députation.

Ces piètres résultats de la CAQ s’expliquent, entre autres, par le fait qu’elle n’a présenté que 24% de candidates en 2014 et un minable 21% en 2012. Ces résultats confirment d’ailleurs ce que les politologues savent depuis un certain temps : ce n’est pas l’électorat qui boude les femmes, mais les partis qui freinent leur candidature.

Pour la prochaine campagne, la CAQ viserait 50% de candidatures féminines afin de colmater le gender gap dans les intentions de vote. Si cette préoccupation dépasse l’électoralisme, reste à voir la place que leur donnera le parti par rapport aux circonscriptions gagnables ou conservables, la place qu’elles auraient éventuellement dans le conseil des ministres d’un gouvernement de la CAQ et, surtout, la part du budget de l’État qui serait sous leur contrôle. Car on peut avoir la parité femmes/hommes dans un conseil des ministres tout en laissant aux hommes la gestion d’une large part des budgets de l’État, comme nous l’ont bien montré les gouvernements libéraux successifs.

Des orientations à l’encontre des intérêts des femmes

Depuis son arrivée dans le paysage politique québécois, la CAQ s’est fait remarquer pour son nationalisme identitaire et sa volonté de sabrer dans les dépenses publiques et les services publics au nom du libre choix des « contribuables ». Dans les deux cas, cela place beaucoup de femmes dans une situation précaire.

Puisque le projet de la CAQ est l’autonomie du Québec sans remettre en cause le lien fédéral, ce parti peut difficilement faire l’économie du nationalisme identitaire. En effet, si le projet d’autonomie du Québec débouche sur l’idée de créer un État québécois distinct, il est possible (même si le discours identitaire actuel du Parti québécois nous montre que cette possibilité n’est pas réalisée) de développer une conception civique de la nation québécoise qui se projette vers un avenir partageable plutôt qu’un passé commun. Comme le projet nationaliste de la CAQ reste provincialiste, il n’est donc pas surprenant que ce parti se replie sur la défense des Québécois·es d’origine canadienne-française. Ceci conduit la CAQ à voir dans l’immigration une menace potentielle, d’une part, et à prôner des mesures pour maintenir le poids démographique du groupe qu’elle défend, d’autre part, d’où une insistance sur le rôle procréateur des femmes qui a de forts relents de revanche des berceaux, même si celle-ci est apprêtée à la sauce contemporaine.

Historiquement, les femmes au Québec se sont reconnues dans le projet de construction de l’État-providence. Celui-ci leur a permis de marquer des points sur deux tableaux. D’abord, les services publics et la prise en charge par l’État des membres vulnérables de la société faisaient en sorte que le travail de care, majoritairement effectué par des femmes, ne relève plus uniquement du cadre individuel/privé de la famille, libérant partiellement les femmes de ces tâches et leur permettant éventuellement d’exercer une activité rémunérée. Ensuite, l’État-providence a fourni des débouchés professionnels importants et des conditions de travail intéressantes aux femmes dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des services sociaux. Bref, dans l’ensemble, l’État-providence a été bénéfique pour les femmes, d’autant plus que se mettait en place un mouvement féministe qui leur ouvrait de nouvelles possibilités.

L’ancêtre de la CAQ, l’Action démocratique du Québec (ADQ), est probablement le premier parti à avoir embrassé le projet néolibéral de démantèlement de cet État, trajectoire qu’ont ensuite empruntée tant le Parti québécois que le Parti libéral. Le conservatisme fiscal de la CAQ de même que le discours du libre-choix du contribuable par rapport aux services qu’il s’achète vont dans le sens du démantèlement de l’État providence. Si le dogme politique devient de payer le moins d’impôt possible pour soi-disant profiter pleinement du fruit de son travail, le financement des services publics s’en trouve affecté, puisque l’État se prive ainsi des ressources nécessaires pour le maintien et le développement des ces services. Même si la CAQ n’a jamais formé le gouvernement, elle n’en a pas moins prôné un tel allègement des impôts, tant pour les entreprises que pour les particuliers, et a applaudi à toutes les initiatives gouvernementales de restriction des impôts ou de coupes (plutôt au sabre qu’au scalpel) dans les services publics.

En outre, transformer les citoyen·ne·s en client·e·s des services publics comporte un double risque. D’abord, il y a une forme de délitement du lien social, car il n’y a plus d’institutions communes dans lesquelles les citoyen·ne·es peuvent se reconnaître, même quand c’est pour en critiquer les insuffisances ; cela entraîne une privatisation/individualisation des comportements, même quand les services restent publics, ce qui se voit très bien en éducation. Ensuite, il y a un clivage important entre ce que les consommateurs et consommatrices peuvent se payer, selon leur niveau de revenu et leurs besoins. En outre, les conditions de travail des personnes qui dispensent ces services se dégradent, puisque la mise en concurrence fait en sorte que le nivellement à cet égard se fait par le bas.

Un discours sur les femmes d’avant le féminisme

Ce qui est le plus inquiétant dans le projet de la CAQ, c’est la place que ce parti confère aux femmes qui sont largement prises en compte dans le cadre de la famille et associées à la maternité. Dans la plateforme électorale de 2014, rédigée entièrement au masculin dans le but « d’alléger le texte », les seuls éléments susceptibles de bénéficier aux femmes étaient la revalorisation de la profession infirmière et l’abolition de la « taxe santé ». Sinon, que ce soit le projet Saint-Laurent, qui privilégie des secteurs d’emplois traditionnellement masculins ; la «  baisse d’impôt pour les familles  », qui est loin de couvrir les coûts additionnels liés à la privatisation de certains services ; ou des services publics, dont les garderies, marqués du sceau de la complémentarité entre le public et le privé, rien de tout cela ne bénéficie aux femmes.

Les résolutions concernant la famille adoptées au Conseil général de ce parti en novembre dernier considèrent les familles comme un tout non conflictuel (pas de mention de la violence conjugale, par exemple) et vise à favoriser la production d’enfants surtout dans le groupe des personnes blanches francophones.

De façon générale, on peut dire que la CAQ est en retard d’au moins une génération féministe puisque l’une des grandes avancées du féminisme des années 1970 a été de dissocier le fait d’être une femme et le fait d’être une mère, notamment par le biais de l’autonomie des femmes en matière de droits reproductifs. En renvoyant les femmes uniquement à la famille, malgré une volonté de mieux favoriser la conciliation travail-études- famille, de bonifier le congé parental et d’élargir les heures d’ouverture des CPE, ce parti véhicule une image passéiste des femmes qui sont principalement assignées à la maternité.

Thèmes de recherche Féminisme, Politique québécoise
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