Dossier : Bouger des montagnes.

Dossier : Bouger des montagnes. Les Laurentides engagées !

Les Laurentides entre explosion et implosion

Les Laurentides connaissent depuis quelques années une forte croissance démographique et un dynamisme économique qui font l’envie de bien des régions du Québec. En revanche, ces atouts produisent des effets pervers sur le plan social et environnemental.

La croissance démographique des Laurentides, l’une des plus marquées au Québec, crée d’abord une forte pression sur l’accès aux services publics et aux ressources communautaires déjà fragilisé par un sous-financement chronique auquel se sont ajoutées les mesures d’austérité des dernières années. Par exemple, en 2015, le Centre intégré de santé et de services sociaux des Laurentides a vu son budget amputé de 23 millions de dollars, ce qui a entraîné une réduction des services, en particulier en santé mentale. Selon l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, « on enregistre près d’un an d’attente pour la prise en charge par un intervenant des services généraux ou à domicile à Sainte-Thérèse. À Saint-Jérôme, les gens peuvent attendre trois mois pour une consultation le jour et huit mois s’ils ne peuvent se présenter que de soir [1] ».

Le personnel de la santé est à bout de souffle et la population se sent de plus en plus forcée de recourir au privé. Le même genre de constat pourrait être fait en éducation ou dans l’administration publique de même que dans les organismes communautaires. C’est pourquoi les organisations syndicales et communautaires de la région réclament depuis plusieurs années un réinvestissement significatif dans les services publics et les ressources communautaires.

Cette explosion démographique crée aussi une pression presque insoutenable sur les réseaux de transport avec tous les effets délétères que cela implique. Que ce soit en direction de Montréal ou à l’échelle interrégionale et municipale, on déplore un manque flagrant d’offre à coût raisonnable en transport collectif et adapté de même qu’en transport actif. L’auto individuelle demeure reine et maîtresse avec ses conséquences sur le réchauffement climatique et est utilisée plus particulièrement par les personnes à faible revenu. À ce chapitre et à beaucoup d’autres, l’abolition par le gouvernement Couillard des conférences régionales des élu·e·s comme lieu de concertation et de planification régionale s’avère une erreur monumentale qu’il faudra corriger au plus tôt, en y améliorant la participation citoyenne.

Pôles de développement négligés

Les Laurentides jouissent d’une croissance économique réelle avec un taux de chômage légèrement inférieur à la moyenne québécoise et un revenu disponible par personne un peu plus élevé, quoiqu’inégal entre hommes et femmes et selon les MRC (municipalités régionales de comté). L’industrie s’y est largement diversifiée au cours des dernières années, bien qu’à ce chapitre elle ait connu en 2016 le plus fort recul des régions du Québec [2]. La région peut compter sur des institutions d’enseignement public réputées – une université (campus de l’UQO à Saint-Jérôme), deux cégeps (celui de Saint-Jérôme avec ses trois campus et le Collège Lionel-Groulx à Sainte-Thérèse) et plusieurs centres de formation professionnelle – ainsi que sur un entrepreneuriat privé, coopératif et d’économie sociale qui est dynamique.

Ses principaux pôles de développement sont le tourisme de villégiature, l’industrie forestière dans les Hautes-Laurentides et le transport électrique avancé à Saint-Jérôme. S’y ajoutent l’aéronautique, l’agriculture et l’industrie agroalimentaire. La plupart de ces pôles mériteraient toutefois un appui plus soutenu du gouvernement, surtout quand on voit l’aide qui a été apportée à l’avionneur Bombardier. Par exemple, l’industrie du bois d’œuvre, toujours menacée par l’humeur du voisin étatsunien, devrait avoir un meilleur accès à des marchés locaux comme celui de la construction dans le secteur non résidentiel. Et l’expertise en transport électrique avancé, initiée en partie à Saint-Jérôme il y a déjà vingt ans, a tardé à recevoir l’attention des gouvernements.

Pour sa part, l’agriculture à échelle humaine et tournée vers la production biologique, susceptible de générer une consommation locale et de contribuer à la sécurité alimentaire, manque cruellement de moyens pour résister à la production de type industriel et à la spéculation sur le prix des terres. Enfin, s’il y a un autre pôle de développement particulièrement négligé dans la région, et pourtant porteur d’avenir, c’est celui de l’économie sociale : des centaines de coopératives et d’organismes sans but lucratif emploient plus de 2000 personnes dans des secteurs aussi variés que le service aux personnes, les loisirs, le sport et le tourisme, les arts et la culture, l’environnement, les ressources naturelles, le commerce du détail et l’habitation.

Une prospérité qui cache des inégalités

Malgré ses succès, l’économie régionale repose beaucoup trop sur des emplois saisonniers et à temps partiel ainsi que sur des salaires insuffisants pour se nourrir et se loger convenablement, particulièrement chez les familles monoparentales. Selon le recensement de 2016, le pourcentage de ménages locataires consacrant plus que la norme de 30% de leur revenu pour se loger est supérieur dans les Laurentides à ce qu’il est à l’échelle du Québec (36,8% comparé à 33,7%). La situation est particulièrement lamentable à Saint-Jérôme, où ce pourcentage s’élève à 42,5% [3]. Par ailleurs, les Laurentides sont au deuxième rang de toutes les régions administratives du Québec quant au nombre de visites dans les nombreuses banques alimentaires. Selon Moisson Laurentides, 10,2% des ménages qui y ont eu recours en 2016 avaient pourtant des revenus d’emplois, mais insuffisants – un phénomène qui tend à s’accentuer. Ce n’est donc pas pour rien que les mouvements syndical et communautaire revendiquent une hausse du salaire minimum à 15$ de l’heure et plus de logements abordables et salubres.

Enfin, pour que se poursuive cette croissance, on devra se préoccuper davantage de la formation de la main-d’œuvre jeune et adulte. La proportion de la population active n’ayant aucun diplôme secondaire est au-dessus de la moyenne québécoise (35,6% contre 31,1% pour l’ensemble de la province [4]). Même s’il est en baisse, le taux de décrochage scolaire était de 18% à la Commission scolaire Rivière-du-Nord comme à la Commission scolaire des Laurentides en 2013-2014, comparativement au 14,1% pour l’ensemble du Québec. Si on ajoute à ce portrait un vieillissement de la population plus marqué qu’ailleurs, particulièrement dans les Hautes-Laurentides, on anticipe pour les prochaines années un manque important de main-d’œuvre qualifiée.

Sur le front de l’environnement et de la culture

La croissance démographique et économique des Laurentides, toujours dans le contexte du modèle néolibéral adopté par nos derniers gouvernements, encourage l’étalement urbain. Dans les Basses-Laurentides, l’autoroute 15 prend l’allure d’un boulevard Taschereau et l’on empiète de plus en plus sur les terres agricoles sur lesquelles pèse aussi la menace des oléoducs. Soulignons à ce propos la lutte constante de la Coalition Vigilance oléoducs et d’Action Environnement Basses-Laurentides contre le projet Énergie Est de TransCanada (heureusement abandonné) et contre les oléoducs d’Enbridge (la ligne 9) et de Trans-Nord qui traversent le territoire.

Plus au nord, avec l’expansion récréotouristique, la menace pèse sur la santé des lacs et des rivières, dont dépendent la pérennité et la qualité de l’eau. Le Conseil régional de l’environnement, le Conseil des bassins versants des Mille-Îles et l’Association des bassins versants Rivière-du-Nord mériteraient une aide accrue pour remplir leurs missions, dont celle d’arriver à un plan de gestion intégrée de l’eau dans les Laurentides. La menace pèse aussi sur de nombreuses aires naturelles reconnues pour leur faune et leur flore ou pour la beauté de leur paysage. Les luttes citoyennes menées à Saint-Adolphe-d’Howard contre la ligne aérienne d’Hydro-Québec, dans la région de Sainte-Lucie pour la défense du mont Kaaikop et à Grenville-sur-la-Rouge contre un projet minier témoignent de l’attachement des Laurentidiennes et Laurentidiens à leur territoire.

Finalement, le secteur culturel continue d’être un parent pauvre de cette croissance régionale en dépit de l’arrivée de nombreuses salles de spectacle, dont le nouveau et magnifique Théâtre Gilles-Vigneault à Saint-Jérôme. En effet, de 2010 à 2015, les dépenses de l’administration publique ont carrément diminué dans des domaines comme les métiers d’art (- 64,4%), les arts médiatiques (- 51,0%), la danse (- 36,9%), les bibliothèques (- 3,8%), sans parler du Musée d’art contemporain des Laurentides [5]. Outre ce financement inadéquat, ce qui manque le plus ce sont des lieux de création collective et de diffusion comme l’Atelier de l’Île ou les Jardins du Précambrien (qui viennent malheureusement de fermer) à Val-David. S’imposent aussi un soutien réel aux artistes ainsi qu’un plus grand accès à des activités culturelles de qualité aux élèves du primaire et du secondaire. La culture n’est pas un produit de consommation : elle est de l’ordre de l’air qu’on respire ; elle témoigne de l’état de santé de nos communautés.


[1Communiqué de presse de l’APTS, « Compressions dans les Laurentides : il faut dire la vérité à la population », 27 juin 2016.

[2Portrait économique des régions du Québec, édition 2017. p. 38.

[3Statistique Canada, site Web, profil du recensement, recensement de 2016.

[4Institut de la statistique du Québec, Répartition de la population de 25 à 64 ans selon le plus haut niveau de scolarité atteint, Laurentides et ensemble du Québec, 2012-2016.

[5Institut de la statistique du Québec, Dépenses de l’administration publique québécoise au titre de la culture selon le domaine et le secteur d’activité, Laurentides et ensemble du Québec, 2010-2011 à 2014-2015.

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