Accueil du site > No 65 - été 2016 > Dossier : Gaspésie - Forces vives > Pour changer de modèle : des leaders et des institutions fortes

Gaspésie

Pour changer de modèle : des leaders et des institutions fortes

Marie-José Fortin

Dans le cadre de notre dossier Gaspésie, forces vives, nous publions un article inédit sur la question gaspésienne.

La Gaspésie est un pays de contrastes. Destination chouchoute des vacanciers et vacancières qui en retiennent l’image de vastes paysages au caractère tantôt sauvage tantôt habité, la région est aussi aux prises avec des clichés lourds à porter, comme « l’économie sous respirateur artificielle », « à la charge des Montréalais·e·s », etc. La réalité est plutôt quelque part entre les deux. Il faut s’approcher pour mieux voir, pour comprendre tant les défis à relever que les capacités et les ressources sur lesquelles miser. Il faut aussi observer dans le temps long pour apprécier les changements non révélés par les données statistiques.

Or, les médias retiennent souvent le plus visible : gros investissements, gros projets, grosses oppositions. Les dernières années ont été particulièrement riches en la matière : port de Cacouna, forage à Anticosti, mine Arnaud à Sept-Îles. Mais que retenir et comprendre de ces dynamiques lorsque la caméra ne tourne plus ? De façon surprenante, plusieurs constats positifs peuvent être posés. D’une part, une meilleure reconnaissance du rôle important de l’économie des ressources naturelles pour la prospérité du Québec. Sinon pourquoi le gouvernement s’acharnerait-il tant à vouloir forer, miner, couper ? D’autre part, notons que la société gaspésienne est bien de son temps, revendiquant de nouvelles exigences pour concilier environnement, qualité de vie, cohésion sociale. Comme ailleurs au Québec, les maigres retombées économiques ne suffisent plus à faire accepter n’importe quelle initiative présentée au nom du développement. Surtout, elles ne parviennent plus à assurer sa pérennité, et cela, depuis des décennies. Pour preuve, les problèmes socioéconomique structurels. En ce sens, le modèle historique de développement appliqué aux régions, principalement fondé sur l’extraction et l’exportation des ressources brutes par les grandes firmes internationales, est à revoir.

Cependant, et c’est à la fois la meilleure nouvelle et le plus grand défi, un tel modèle n’est pas une fatalité. Il est bien le résultat de décisions historiques, de choix favorisant des logiques et des orientations par rapport à d’autres, consolidé dans des règles et prolongé à travers des pratiques quotidiennes. C’est d’ailleurs ce qui explique la diversité des modèles de développement à travers le monde. Mais comme les modèles sont lourds, parce qu’institutionnalisés (c’est ce qu’on appelle le poids du sentier de développement) et parce qu’ils sont maintenus en place par des groupes y trouvant leurs intérêts, il apparaît à plusieurs plus simple de fermer boutique (ou les villages !), que de s’attaquer au problème de fond et remettre en cause des façons de faire et, même, de penser.

L’État en contradiction

Pourtant, l’histoire peut nous inspirer. Au Québec, nous avons connu des changements majeurs par le passé. Pensons à la nationalisation de l’hydroélectricité amorcée dans les années 1940 et concrétisée dans les années 1960. Pour favoriser ces transitions, nous avons plus souvent misé sur des arrangements négociés entre divers acteurs de la société : État, entreprises, syndicats, société civile. Hormis les grands sommets événementiels, ce paradigme de la concertation se joue au quotidien dans diverses instances mises en place à cette fin et qui constituent les bases du dit « modèle québécois ».

En matière de développement régional, on pensera évidemment aux Conseils régionaux de développement (CRD) institués en 1992, puis remplacés par les Conférences régionales des élus (CRÉ) en 2003, abolies à leur tour par la récente Loi 28 [1]. En coupant ces instances, des programmes et des moyens, les choix politiques du gouvernement Couillard sont révélateurs d’une vision de l’État, de moins en moins partenaire, et de plus en plus accompagnateur, mais aussi accompagnateur d’un certain type d’acteurs, soit ceux porteurs d’initiatives. Or, les capacités ne sont pas les mêmes dans tous les territoires. Les régions et municipalités peinant avec des problèmes chroniques ne parviennent pas forcément à s’organiser avec autant de succès que d’autres. En d’autres termes, comment l’État « entrepreneur » peut-il concilier ses diverses missions : soutenir, réguler, redistribuer, compenser ?

Pour l’heure, l’articulation est particulièrement pénible. Et ce sont plus souvent qu’autrement les populations qui en écopent. On peut voir en effet ce problème fondamental dans de récents conflits autour des ressources naturelles. Dans nombre de projets, on voit trop souvent l’État en contradiction, soutenant d’une main et encadrant de l’autre. Le cas de mine Arnaud était patent en ce sens, montrant Investissement Québec et le ministère de l’Environnement porteurs de deux missions, mais aussi et surtout deux visions de « comment » faire du développement. Et qu’advient-il lorsque le pouvoir central ne parvient pas à se coordonner autour d’une même vision ? De fait, il revient alors aux acteurs territoriaux de prendre le relais et, surtout, de façonner des arrangements qui soient légitimes. À défaut, des conflits s’organisent, qui ont des conséquences multiples. Que l’on pense aux municipalités de Restigouche ou de Gaspé, aux prises avec des règlements désuets, et qui doivent mobiliser leurs quelques leaders politiques et administratifs pour négocier avec de grandes multinationales et leur cabinet d’avocats conseil, en espérant ne pas se ruiner dans des procès sans fin. Et pendant que les élites sont avalées par ces luttes, quelle ressource reste-t-il pour amorcer d’autres projets porteurs pour ces communautés ?

C’est ainsi qu’une autre question émerge en creux, le palier municipal, chéri par la dernière réforme Moreau/Couillard, est-il pertinent pour gérer de tels dossiers ? A-t-il les ressources suffisantes, techniques, humaines, financières et même politiques ? Certes, il peut être tentant pour les élus de revenir sur leur base locale, à laquelle ils sont d’abord redevables, entre autres pour éviter les longues tractations requises pour formuler des consensus régionaux. Mais au final, sont-ils vraiment gagnants ?

En somme, la gouvernance n’est pas un long fleuve tranquille. Elle est traversée par des tensions, parfois des luttes, et des négociations souvent ardues. L’acceptabilité sociale de politiques ou de projets ne se décrète pas par le haut, elle se construit progressivement, parfois longuement et à travers le conflit, avec l’ensemble des acteurs concernés. Telle est la nouvelle exigence pour nos gouvernants, tant à Québec que dans nos régions, pour construire des arrangements solides et suffisamment légitimes pour mobiliser et durer.

P.-S.

L’auteure est professeure au Département Sociétés Territoires et Développement de l’Université du Québec à Rimouski.

Photo : France Leblanc

NOTES

[1] Les changements ont été exposés dans un article à paraître dans la revue Organisations et territoire. Les chercheurs du Centre de recherche sur le développement territorial (CRDT) ont aussi exprimé leur avis sur les impacts de cette loi dans un mémoire déposé à la Commission des Finances.

| Liste de diffusion | Plan du site | Visites : 1148814 | Site réalisé avec SPIP | Crédits : [ ZAA.CC ] www.zaa.cc