Esclavage en Libye : l’occultation des questions importantes

No 75 - été 2018

International

Esclavage en Libye : l’occultation des questions importantes

En octobre 2017, la diffusion de photos par la chaîne étatsunienne CNN montrant des migrant·e·s d’Afrique noire vendu·e·s en Libye a soulevé une question jamais résolue par les États et les organisations internationales : l’esclavage. S’il y a eu des lois mettant fin à l’esclavage en Europe à la fin du 18e siècle et au début du 19e, l’exploitation de certains peuples, qui sont devenus des minorités dans leurs propres terres, a continué sous d’autres formes.

L’esclavage est pratiqué dans beaucoup de sociétés humaines dans le monde. Il a marqué les structures sociales et mentales de différents peuples, les uns dominés et en proie à un complexe d’infériorité et une poignée d’autres dominants au nom de leur sentiment de supériorité. Le développement du capitalisme occidental s’est appuyé sur l’esclavage d’hommes et de femmes, des bêtes de somme sans droit ni dignité humaine. En vérité, l’abolition officielle de l’esclavage n’a été que formelle. Elle fut facilement contournée par les mercenaires, écrivains et autres aventuriers de cette nouvelle Europe, comme Henry de Monfreid ou Joseph Kessel qui, dans la Corne de l’Afrique, expliquaient qu’elle a été pratiquée jusqu’à la fin des années 1940 [1], cette région étant à cheval entre le monde africain et le monde arabo-turco-perse (ce dernier n’a jamais aboli l’esclavage).

Les droits humains aux oubliettes

En Occident et dans ce qu’on appelle les « démocraties consolidées », les droits humains sont bafoués et violés intentionnellement dans le traitement des migrant·e·s. Le traitement de ces personnes qui échouent à l’une de ses frontières-forteresses constitue le symbole d’un État de droit plus théorique que pratique. Cette Europe communautaire a en quelque sorte exporté la gestion de ses frontières extérieures et enferme les migrant·e·s dans des centres situés dans les pays du Maghreb, en Afrique noire et en Turquie contre le paiement de milliards d’euros à des gouvernements qui ne respectent pas les droits de l’homme. Cette Europe où le racisme et le discours extrémiste sont banalisés a enterré le droit d’asile et a recours à des « mini Guantánamo » discrets et inconnus du grand public [2]. Depuis 1997, la politique d’immigration de l’Union européenne a créé un espace propice aux groupes mafieux et, depuis quelques années, aux groupes terroristes dans sa lutte contre l’immigration clandestine et par sa politique d’exclusion et de rejet de l’autre.

Des secteurs économiques hors normes

Les jeunes migrant·e·s des pays du Sud émigrent pour répondre aux demandes de certains secteurs de l’économie submergée en Europe du Sud. Ces populations émigrent aussi en Allemagne ou en Autriche où les travailleurs·euses bulgares ou roumain·e·s sont déjà surexploité·e·s. Le néolibéralisme imposé aux sociétés humaines renforce l’exploitation humaine par de puissantes multinationales qui passent pour des « créatrices de richesse ».

L’agriculture, la pêche, la restauration sont devenues des secteurs économiques subventionnés et employant des immigré·e·s clandestin·e·s qui ne respectent donc pas le cadre légal national et communautaire. Ces subventions soutiennent des pratiques esclavagistes du 21e siècle desquelles la dignité humaine a disparu.

Sécurité avant liberté

Ainsi le développement de la mondialisation a-t-il créé un monde d’enfermement, de rejet de l’autre, de peur, de la schizophrénie des dirigeant·e·s des pays du Nord et une obsession des économistes et chefs d’organisations financières et économiques à promouvoir toujours plus de « libéralisme ». Or, la surveillance des frontières est devenue ces dernières années un business exclusivement (et extrêmement) profitable à quelques sociétés de la sécurité et de l’armement. La juriste Claire Rodier a analysé la relation entre sécurité des territoires et contrôle de ce nouveau marché par des entreprises mafieuses [3]. Elle ne se résume pas seulement à l’augmentation de la vente des armes, légères et lourdes, au développement des guerres régionales, mais elle se caractérise aussi par une peur induite aux populations des pays du Nord quant à l’arrivée et l’installation des réfugié·e·s, une peur qui profite aux partis de la droite et de l’extrême droite et qui fait silence sur les nouveaux visages de l’économie esclavagiste.


[1Voir par exemple Joseph Kessel et son livre Marché d’esclaves publié en 1933 : il décrit différents aspects de la vie de l’époque des gens de cette région africaine. C’est une époque où l’interdiction officielle de l’esclavage laisse place à un marché de trafic d’humains, parfois avec la complicité des autorités coloniales.

[2La Mauritanie accueille sur son sol un tel « Guantánamo ». Financé en partie par le gouvernement espagnol, on y retient les immigré·e·s originaires du Sénégal et d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale qui se dirigeaient vers les enclaves espagnoles de Ceuta ou Melilla ou les îles Canaries.

[3Claire Rodier, Xénophobie Business. À qui profitent les contrôles migratoires, Paris, La Découverte, 2012.

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