Le rêve d’une libération algérienne

No 54 - avril / mai 2014

Abane Ramdane

Le rêve d’une libération algérienne

Mémoire des luttes

L’Histoire, comme le dieu romain Janus, est un visage à deux faces : une tournée vers l’avenir à construire, l’autre vers le passé, un passé dont nous ne sommes jamais totalement quittes. Et dans les replis de ce passé, une multitude de vaincu·e·s, tombé·e·s dans les combats pour la libération, attend que nous lui donnions une voix. Abane Ramdane, révolutionnaire algérien dont la voix fut étouffée en 1957, est un de ces vaincus dont la trace reste pourtant toujours présente.

« Et honneur à la mélancolie augmentée par l’été d’un seul jour, à midi impétueux, à la mort » – René Char

Pourquoi s’attarder sur la figure d’Abane ? Parce qu’elle nous parle à nouveau, réveillée par ce printemps 2011 qui a remis en marche le monde arabe et le Moyen-Orient vers sa libération. C’est cependant une route bien incertaine dont les écueils, militarisme et sectarisme, avaient été, en son temps, dénoncés et combattus par Abane au cours de la guerre d’indépendance de l’Algérie contre la France.

Un fils de l’Algérie

Né en 1920 en Kabylie, Abane Ramdane réussira à atteindre, ce qui était assez exceptionnel dans le contexte colonial algérien, un niveau relativement élevé d’instruction. Ce bagage culturel jouera un rôle déterminant par la suite, dans la vie politique d’Abane. Cependant, faute de moyens, il ne pourra poursuivre des études supérieures, comme une grande partie de la population d’Algérie. Cela illustre assez bien la réalité de ce que fut la colonisation de l’Algérie par la France : misère et discrimination pour la grande majorité arabe et berbère du pays. La structure coloniale favorisait essentiellement une petite élite économique de la population française installée en terre algérienne à partir du milieu du XIXe siècle. À tout prendre, ce colonialisme présentait des traits similaires à l’apartheid sud-africain ou à la ségrégation qui existait dans les États du sud des États-Unis. La différence, toutefois, était la présence d’une métropole coloniale dont un certain nombre d’Algériennes et d’Algériens espéraient un geste pour rendre concret le slogan « L’Algérie, c’est la France », à savoir l’intégration et l’égalité complète. Espoir qui sera déçu sans cesse, que ce soit au moment du Front populaire (1936) ou à la fin de la Seconde Guerre mondiale (1945). Pour d’autres, l’indépendance de l’Algérie, incarnée à ce moment par le PPA (Parti du peuple algérien) qui deviendra le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) après la répression sauvage des manifestations nationalistes de Sétif en 1945, apparaissait comme la seule solution à la barbarie coloniale. C’est vers ce parti que se portera Abane. Rentrant dans la clandestinité en 1947, il travaillera pour le MTLD à l’implantation, dans la région de Sétif, des idéaux indépendantistes. Il a sans doute aussi été responsable pour cette région de l’OS (Organisation spéciale), une branche secrète du MTLD dont l’objectif était de préparer l’insurrection armée pour l’indépendance. L’OS sera démantelée par la police française en 1950 et Abane mis en prison pour cinq ans. Quant au MTLD, il rentre alors dans une période de division, tiraillé entre réformisme et autoritarisme, qui va paralyser pour un temps le mouvement indépendantiste algérien.

Pour un temps seulement, car de l’Organisation spéciale du MTLD va émerger, malgré la répression et les emprisonnements, un groupe duquel surgira l’organisation qui mènera l’Algérie vers l’indépendance, le FLN (Front de libération nationale), fondé le 10 octobre 1954. Le FLN déclenchera, début novembre 1954, l’insurrection, première étape de la guerre de libération.

L’insurrection

Ce n’était pas la première insurrection que connaissait l’Algérie. Déjà, en 1848 et en 1871, des mouvements avaient éclaté, mais, trop localisés ou dépendants d’un chef charismatique, ils avaient tous été écrasés par la puissance militaire française. Cependant, en 1954, il y a deux différences de taille : le mouvement touche une bonne partie du pays et il est dirigé par un collectif. Par contre, il manque d’armes, de structures et d’idées. À la fondation du FLN, une représentation extérieure avait été créée en Égypte afin de fournir des armes et de travailler à défendre, diplomatiquement, la lutte de libération.

Les armes se faisant attendre, les maquis qui commençaient à se former à l’intérieur de l’Algérie traversent une période difficile.

Libéré en 1955, Abane est immédiatement recruté par le Front. Retournant à la clandestinité, il va déployer une grande énergie à évaluer, dans un premier temps, l’état des forces en présence. Le constat n’était pas des plus roses : le bras armé du Front, l’ALN (Armée de libération nationale) manquait d’armes et ses groupes, de force et d’organisation bien inégales, étaient dispersés et surtout présents dans les campagnes et montagnes, bien peu dans les villes. Par ailleurs, les maquis affron­taient une puissance de feu de plus en plus forte de la part de l’armée française qui se déployait maintenant à large échelle sur le territoire algérien. Enfin, le Front ne disposait que d’une audience encore limitée auprès de la population et de la mouvance nationaliste.

Pour Abane, la tâche était claire : donner une structure unifiée à ce mouvement bien disparate en la dotant d’une charte clarifiant les objectifs de cette guerre de libération. Ce travail de structuration était axé autour de deux principes : primauté du politique sur le militaire (sans négliger, évidemment, cet aspect) et priorité aux maquis de l’intérieur sur la représentation du mouvement à l’externe. La primauté du politique impliquait d’élargir l’audience du Front en développant, entre autres, le travail dans les villes et auprès des couches plus instruites de la population. Pour ce faire, en 1956, le Front, sous l’initiative d’Abane, produit un journal, El Mondjahid, qui permettra de diffuser idées et mots d’ordre. Enfin, multipliant les contacts, Abane réussit à rallier divers éléments de la mouvance nationaliste, permettant d’étoffer le FLN et d’asseoir son caractère hégémonique dans cette guerre de libération.

Hégémonie, le mot est dit. Car on peut évaluer tout le travail d’Abane et de ses camarades, travail opéré dans des conditions difficiles et dangereuses, à la lumière du concept d’hégémonie, développé entre autres par Antonio Gramsci, théoricien marxiste italien. Face à la domination culturelle, politique et militaire du colonialisme français, il s’agissait de construire une contre-hégémonie.

Dans le développement de cette stratégie, le tournant sera la tenue d’un congrès réunissant des délégués de l’intérieur. Cela sera le congrès de la Soummam.

Le congrès de la Soummam

Se déroulant le 20 août 1956, le congrès réunit six délégués issus de l’ensemble des régions algériennes, à l’exception des Aurès, et sans représentants de l’extérieur. Au niveau technique, le transport des délégués et la protection du Congrès, considérant le quadrillage serré du territoire par l’armée française, relevaient d’une véritable prouesse. Ainsi réunis, les congressistes entérinent le projet de plateforme présenté par Abane.

Concrètement, le texte adopté souligne l’unité, par-delà les régionalismes, du peuple algérien. Ce peuple est défini beaucoup plus largement que par la seule composante arabe et musulmane, car le texte y inclut les Européens et les juifs. En toute logique, la plateforme établit le caractère laïc du FLN.

Deux structures politiques sont mises sur pied pour assurer la direction du mouvement : le CNRA (Conseil national de la révolution algérienne) et un CCE (Comité de coordination et d’exécution). Si la représentation extérieure détient des sièges dans la première instance, c’est l’intérieur qui domine la seconde. Enfin, en plus d’organiser d’une manière plus uniforme l’ALN, le Congrès, en appelant à la nomination de commissaires politiques auprès des groupes combattants, entendait assurer la primauté du politique sur le militaire. Ultimement, «  [l]a Révolution algérienne veut conquérir l’indépendance nationale pour installer une république démocratique et sociale, garantissant une véritable égalité entre tous les citoyens d’une même patrie, sans discrimination ».

Ces décisions prises, il fallait maintenant les concrétiser. Et c’est là que très vite des obstacles, internes au mouvement de libération, vont surgir. D’abord, les militaires sur le terrain, dont un certain nombre refuseront de se plier au contrôle politique. Et puis, la représentation extérieure basée en Égypte qui contestera la légitimité de ce Congrès purement interne. La convergence de ces oppositions explique le sabotage des résolutions de la Soummam et la marginalisation, puis la chute d’Abane. Convoqué au Maroc, il sera assassiné le 27 décembre 1957.

Il ne restera alors plus grand-chose du rêve d’une démocratie politique et sociale dans cette Algérie qui arrache l’indépendance en 1962. Ces militaires et ces bureaucrates qui avaient orchestré la chute d’Abane réussiront à prendre un contrôle total du champ politique, contrôle que leurs successeurs exercent encore aujourd’hui, si on excepte cette parenthèse qui s’était ouverte en octobre 1988,à la suite de grandes mobilisations populaires, mais qui s’est refermée brutalement en 1992. Pourtant, peut-on totalement étouffer un rêve ? Non, et c’est là que réside, pour l’Algérie, toute la force du souvenir d’Abane et de son œuvre.

Thèmes de recherche Mémoire des luttes, Afrique du Nord
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