Sommet du G7 : le nécessaire sabordage

No 75 - été 2018

International

Sommet du G7 : le nécessaire sabordage

Pour la première fois, le Québec a accueilli le G7, ce club sélect de pays parmi les plus puissants au monde, les 8 et 9 juin derniers. Une rencontre dont le coût est nécessairement très élevé, ne serait-ce que pour assurer la sécurité des chefs d’État présents. Tout cela pour un groupe sans légitimité.

Les temps ont beaucoup changé depuis la fondation de ce groupe, réuni pour une première fois au chic château de Rambouillet, en France, en 1975. Il semblait alors quasiment normal que se rencontrent les chefs d’État des pays « les plus industrialisés », des pays dont la puissance justifiait leur ambition tacite de gouverner le monde. Et cela au moment où l’on voyait encore dans l’adversaire communiste une menace permanente et qu’il fallait surtout s’affirmer devant l’insubordination des pays producteurs de pétrole et combattre le difficile problème de l’inflation.

Le Canada se joint au groupe dès l’année suivante, avec l’appui important du président étatsunien Gerald Ford, en grande partie pour contrebalancer la présence européenne dans le groupe. Les sommets du G7 se présentent au départ comme une heureuse routine : les chefs d’État se serrent la main, sourient devant les caméras, lancent de belles promesses. Impossible toutefois de savoir ce qui se dit vraiment derrière les portes closes. En 1997, le G7 triomphe : l’ex-ennemi soviétique, redevenu la Russie, est intégré dans le groupe, qui devient alors le G8. On l’en chassera cependant en 2014 en raison de la crise de Crimée.

L’opposition s’organise

Tout se gâte lorsque les effets du néolibéralisme commencent durement à se faire sentir auprès des populations. Le rêve d’une grande prospérité pour toutes et tous ne se réalisera pas. Un vaste mécontentement commence à s’exprimer, porté en grande partie par le mouvement altermondialiste, qui profite de grandes rencontres d’institutions internationales pour protester avec force.

Pendant le G8 de 2002 à Gênes, les opposants sont réprimés avec une grande violence et un manifestant, Carlo Giuliani, est abattu par un policier. Cette dure répression suivait celle survenue durant d’autres sommets d’organisations internationales à Seattle, Washington, Prague, Nice, Göteborg et Québec. Jean Chrétien, qui recevrait les membres du G8 l’année suivante, a cru régler la question : la prochaine rencontre aurait lieu à Kananaskis, un lieu inaccessible dans les Rocheuses canadiennes, donc très facile à sécuriser.

Depuis, ces sommets ont toujours eu lieu dans de semblables repères, bien à l’abri des manifestant·e·s, comme cette année, avec les chefs de gouvernement terrés au Manoir Richelieu, à La Malbaie. Plutôt que de se mettre à l’écoute de leurs propres populations, nos dirigeant·e·s préfèrent la fuite. Leur écoute se limite la plupart du temps à entendre le point de vue des grands patrons. On a par exemple organisé un pré-sommet uniquement pour eux, le B7 (business summit), qui s’est tenu à Québec en avril dernier et qui a permis, selon la coprésidente Monique F. Leroux, de « proposer des orientations au gouvernement ». Le mouvement social, quant à lui, ne bénéficie pas d’un pareil canal, bien que Justin Trudeau et trois de ses ministres aient tout de même rencontré les dirigeants syndicaux du pays les 4 et 5 avril dernier.

L’aventure du G20

Les reproches concernant l’illégitimité du G8 ont cependant réussi, d’une certaine manière, à atteindre leur cible. Alors que de nouvelles puissances occupaient de plus en plus de place sur l’échiquier mondial, plus particulièrement la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, le caractère exclusif du G8 devenait difficilement justifiable. On a donc formé un nouveau groupe élargi, le G20, dont les membres représentent 85% du commerce mondial, les deux tiers de la population mondiale et, dit-on, 90% du produit mondial brut.

Le G20 sera réuni pour la première fois en 2008, alors que vient d’éclater la grande crise des subprimes et que l’économie semble plus fragile que jamais depuis l’avènement du néolibéralisme. Plusieurs voient alors en ce nouveau regroupement l’instance qui pourra s’imposer comme le grand ordonnateur international de l’économie. Le G20 de mars 2009, à Londres, se déroule dans une fébrilité palpable, alors que les grands enjeux économiques sont abordés de front, et que, saisi par l’enthousiasme, le président français Nicolas Sarkozy annonce même « la fin des paradis fiscaux ».

Le sort du G20 sera un peu à l’image de cette déclaration farfelue. D’abord, ce groupe, qui exclut l’immense majorité des pays de notre planète – un seul pays d’Afrique en fait partie ! –, reste illégitime et exclusif, comme le G8. Ses rencontres réunissent des délégations particulièrement nombreuses qu’on ne peut plus loger dans des sites éloignés des grands centres. Tenu au cœur de villes, comme Londres, Pittsburgh, Toronto, voilà que l’agitation recommence. La police la réprime violemment. On sait maintenant à quel point la police de Toronto, en particulier, a été brutale contre les manifestant·e·s pendant le sommet de 2010, multipliant les provocations et les arrestations arbitraires, ce qui a par ailleurs été souligné par des tribunaux.

Mais le G20 a aussi été son propre ennemi. Alors que les premières rencontres avaient un programme bien rempli et d’importantes propositions à discuter, l’ordre du jour a rétréci au fil des ans et se contente depuis de brasser du vide. L’état d’urgence déclenché par la crise financière de 2007-2008 s’est beaucoup atténué. Et les dissensions entre les membres, qui ont des points de vue très diversifiés sur l’économie, ont empêché de donner des résultats concrets. Si bien qu’à force de n’arriver à rien, le G20, bien qu’il se réunisse encore, n’est plus considéré comme une instance capable de transformer le monde.

Retour entre amis

Depuis quelques années, le G7 (sans la Russie) a entrepris un repli stratégique sur lui-même. Sa mainmise sur un monde désormais multipolaire semble beaucoup plus réduite qu’à sa création et le type de démocratie qu’il a toujours défendue a de sérieux ratés chez certains de ses partenaires. La Russie, la Turquie, l’Indonésie, la Hongrie ont adopté, après avoir suivi un processus démocratique et obtenu un réel appui de leur population, des gouvernements qui minent les fondements de la démocratie et s’attaquent aux droits de la personne.

Mais c’est aussi en son sein que le système défendu par le G7 subit une sérieuse érosion. Promoteur du libre-échange, des réformes néolibérales, des privatisations, des mesures d’austérité, ce groupe est secoué par une grande insatisfaction au sein de ses populations, dont profite principalement un populisme de droite. Les Anglais ont choisi le Brexit, les Étatsuniens ont voté pour Donald Trump, les Italiens ont préféré les partis antisystèmes dont il est parfois difficile de comprendre quelle est précisément leur orientation politique (le Mouvement Cinque Stelle surtout), la France traîne comme un boulet la popularité du Front national, l’Allemagne a vu l’extrême droite entrer au parlement. Dans ces pays, les grands partis traditionnels se transforment, subissent d’importantes secousses et s’affaiblissent.

Devant tout cela, on s’attendrait au moins à ce que le G7 entreprenne un sérieux examen de conscience, notamment une réflexion sur les conséquences de ses choix économiques. À la place, Justin Trudeau offre un salmigondis de bonnes intentions et de gentillesses creuses. Certes, personne ne peut s’opposer aux idées soutenues par la Canada, qui assure la présidence du G7 depuis le début de l’année : « Promouvoir l’égalité des sexes, l’autonomisation des femmes, l’énergie propre et la croissance économique profitable à tous. »

Mais on reconnaît là une vieille tradition du G7 qui consiste à faire de belles déclarations et ne pas agir en conséquence. Parfois même, à lancer des promesses et ne pas les tenir. L’une des plus remarquées a été l’annonce faite en 2005 au sommet de Gleneagles, en Écosse, de consacrer 50 milliards $ à l’aide au développement, un montant dont on ne s’est pas approché, même de loin.

Si le G7 faisait preuve de véritable courage politique, il se saborderait et ses membres intégreraient d’autres ensembles nettement plus représentatifs, à commencer par une ONU sérieusement réformée. Il s’intéresserait à des sujets fondamentaux : par exemple, la mise en place de règles fiscales internationales, le soutien au développement des services publics dans tous les pays, la protection de l’environnement, le tout avec des mesures contraignantes. Mais nous en sommes évidemment encore bien loin : le G7 continuera à se réunir tout en refusant de se remettre en cause.

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