L’appel de la panthère : une fable afrofuturiste

No 75 - été 2018

Culture

L’appel de la panthère : une fable afrofuturiste

Où sont les Noir·e·s ? Notre sous-représentation dans le cinéma populaire et dans la science-fiction est revenue sur le devant de la scène avec la sortie du film Panthère noire de Ryan Coogler. Le film a battu des records d’entrées et de recettes, certes, mais son impact global nous échappe peut-être encore. Ce projet, sa réception et les contextes dans lesquels il s’inscrit ont une portée esthétique, culturelle et politique certaine. Le Roi-Guerrier wakandais est-il le héros que les personnes noires attendent ou celui qu’elles méritent ?

L’expérience sensorielle est complète. Les couleurs, les contrastes, les formes, les langues et les accents surgissent de l’écran, des murs, tranchent assurément avec le corpus traditionnel de la science-fiction autant qu’avec l’offre cinématographique du moment. Aux visions normatives misérabilistes sur l’Afrique se substitue un récit où le pouvoir est noir et africain. Le Wakanda est un pays riche, souverain et surtout fictif. Jamais envahie par l’impérialisme occidental, son autarcie est tout le dilemme de son nouveau roi T’Challa, superhéros baigné dans un imaginaire résolument afrofuturiste regorgeant de possibilités. A contrario des fables néocoloniales de la trempe d’Avatar, Black Panther nous donne ici à voir, pour la première fois à cette échelle, une Afrique autodéterminée. La célébration fut à la hauteur des attentes. Le public noir s’est vu à l’écran, mais aussi dans les salles obscures et sur Internet. Les séances affichaient complet et le public rivalisait en flamboyance.

Longue vie aux afrofuturismes

En contexte américain, le corpus artistique afrofuturiste répond souvent à un constat amer sur le sort réservé aux Noir·e·s dans les arts qui écrivent le futur.

Si la sci-fi témoigne d’une capacité à se projeter collectivement dans le temps et l’espace, notre absence devient l’anticipation d’un fantasme occidental masculin monochrome, qui cède du terrain aux mythes racistes et xénophobes. Le travail de mémoire répond aux visions du futur, mais un duo noir en a repoussé les limites. Octavia E. Butler et Samuel R. Delany sont des avant-gardistes en la matière, comme l’a été également Nichelle Nichols lorsqu’elle se laissa convaincre par Martin Luther King Jr. de garder le rôle de la lieutenante Uhura dans Star Trek, série dans laquelle elle incarne un leadership afroféminin. Ces figures avaient déjà saisi l’importance d’y intégrer les espoirs des générations à venir, aujourd’hui en âge de célébrer leurs beautés et de partager leurs visions. S’il en est une illustration attendue, Black Panther n’est pas forcément l’aboutissement de ces espoirs. L’afrofuturisme est un terrain pour imaginer un futur à la lumière du passé et du présent. Pour un·e néophyte qui n’en saisit pas les enjeux, il devient une simple catégorie. Ainsi, des œuvres y ont été rattachées sans que leur appartenance au courant soit revendiquée, parfois au grand dam de l’artiste.

Les Africain·e·s n’ont pas attendu l’Amérique pour se rêver et représenter leurs peurs et leurs espoirs avec talent et créativité. Nnedi Okorafor, l’auteure du roman post-apocalyptique Qui a peur de la mort ? (bientôt adapté pour HBO), insiste sur l’africanité de l’afrofuturisme. Jacque Njeri envoie des Massaïs dans l’espace, tandis que Olalekan Jeyifous redessine un Lagos en réalité virtuelle, nous offrant un aperçu de ce à quoi peut ressembler une cité africaine de demain.

Dans quels imaginaires se projeter, si ce n’est celui des concerné·e·s ?

Les regards se tournent vers le continent, à moins que l’Afrique fantasmée par et pour des Noir·e·s à Hollywood lui vole la vedette ? Black Panther soulève la question de la relation du continent à sa diaspora. En explorant l’espace au carrefour des conditions noires et des identités africaines, il interroge leur destin commun. Le Roi-Héros du Wakanda peut-il devenir une figure mythologique d’une « Internationale noire » ?

Conditions noires et identités africaines

Cet objet cinématographique ambivalent emballe les cœurs, affiche une esthétique afrocentrée sans s’excuser et nourrit une mythologie panafricaine en construction. Des rois et reines noir·e·s d’antan côtoient Thomas Sankara et Patrice Lumumba dans ce nouveau panthéon qui déshérite les héros institutionnels blancs.

Le statut de T’Challa, à la fois roi et héros, concentre les regards sur l’élite wakandaise, dans la tradition des protagonistes magnats-mondains-millionnaires de Marvel et DC.

Le film tire aussi sa force de frappe d’une temporalité. Les consciences noires tissent leurs toiles et l’enthousiasme du public a pris des proportions inédites. Cette « Afrique en miniature » a charmé. Elle est « issue d’un mélange plus complexe qu’il n’y paraît de réalité et de fantasme, s’adressant à la fois à des Afro-Américains en quête de racines et à des Africains d’origines diverses en quête de reconnaissance [1] ».

Comment un film peut-il tant mobiliser en navigant entre militantisme noir américain et souverainisme africain ? En les confrontant.

Si le personnage d’Eric Killmonger est le produit d’un mal-être afrodiasporique, on comprend pourquoi le protectionnisme du trône wakandais lui semble insupportable. Le dilemme royal se pose aux Noir·e·s qui se reconnaissent comme tel·le·s. Nos revendications sont politiques et l’expérience noire se construit dans la survie qui prend autant de visages que de contextes oppressifs et répressifs propres aux territoires ainsi qu’aux nationalismes historiques. Nous ne sommes pas lié·e·s par une couleur de peau ou une unité culturelle. Les revendications panafricanistes restent critiques envers l’essentialisation et la réification de la négritude ou de l’africanité. Elles ne peuvent se laisser prendre au piège de l’individuation, car une émancipation efficace sera collective ou ne sera pas.

Aux Africain·e·s d’imaginer la gouvernance qu’il leur faut, et ce, dans le respect de leurs combats et de leur dignité.

Afroféminisme en action

Bien que le roi puisse être défié en duel ou conseillé par des femmes, le pouvoir exécutif n’en reste pas moins une affaire d’hommes. Nakia (Lupita Nyong’o) s’impose alors en afroféministe et panafricaniste convaincue. Sa mission de libération fait écho aux enlèvements par Boko Haram, rappelant que les civil·e·s sont les premières victimes du terrorisme en Afrique comme au Moyen-Orient. Nakia, Okoye (Danai Gurira) et Shuri (Letitia Wright) sont flamboyantes, compétentes et ne manquent ni d’humour ni de charme. Quelle ironie qu’elles doivent travailler de concert avec un agent de la CIA, championne de l’ingérence ! Marvel enrobe ici sa pilule blantriarcale d’un décorum afroféministe subjuguant, une forêt sous stéroïdes que l’arbre des Dora Milaje ne saurait cacher. Le film n’intègre d’ailleurs pas la romance attendue entre Okoye et Ayo du récent World of Wakanda. Admettons que ce soit déjà assez d’intersectionnalité pour une production Disney...

Au-delà de mon enthousiasme pour le film et pour le moment qu’il marque dans l’histoire, Black Panther échoue à inspirer politiquement l’afroféministe que je suis. La sortie d’Avengers : Infinity War en avril dernier a sonné la fin de l’entracte. Ces messieurs reprennent le centre de la scène et on referme la parenthèse. Que reste-t-il à part le statu quo ? Allons-nous continuer de consommer les cultures noires, laisser s’embraser et se consumer nos territoires ? Si le film antagonise les enfants de l’Afrique, c’est pour mieux les réconcilier à la manière de Disney : exécution du révolutionnaire Noir et farce humanitaire dans les quartiers défavorisés, signée du sceau #WakandaForever.

Si Black Panther n’est pas ce que le cinéma offre de plus anti-impérialiste, il n’en est pas moins historique. Une perfusion afrofuturiste dans le mainstream, pour le meilleur comme pour le pire ? Le mouvement a de beaux jours devant lui, reste à voir si son entrée en grande pompe sur la scène internationale n’occultera pas le potentiel de conscientisation et de réinvention des imaginaires noirs. De la dénonciation des injustices à la manifestation d’un monde plus juste, de nombreuses étapes restent à parcourir, et l’imagination pourrait bien en être un ressort central.


[1« Le Wakanda de “Black Panther” : une Afrique du futur en miniature ? ». Disponible en ligne.

Thèmes de recherche Cinéma, Afrique sub-saharienne, Etats-Unis
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