Les États généraux des soins. L’expérience collective d’une forme de liberté

No 75 - été 2018

Santé

Les États généraux des soins. L’expérience collective d’une forme de liberté

Un ami les accueille un soir dans son atelier pour peindre une banderole et fabriquer des pancartes. Elles ont apporté un grand drap blanc qu’elles étendent sur le sol. Elles ont alors un moment d’hésitation au moment de tracer les lettres : « Au nom de qui parler ? À qui s’adresser ? » se demandent-elles. Ce qu’elles finissent par écrire, un peu tremblant mais vivant, rose et noir, se lit sur deux lignes : Infirmières en colère, Citoyens solidaires !

Elles veulent assumer clairement le point de vue infirmier, qui est aussi le point de départ de ce mouvement qui a depuis été rejoint par toutes sortes de monde, de la santé mais pas seulement : préposées débordées, inhalos au bout du rouleau (etc.), des enfants d’infirmières et des médecins aussi. Elles disent « infirmières » parce que les femmes représentent 89% de la profession. Elles considèrent que c’est assez pour reconnaître qu’ici au moins le féminin l’emporte sur le masculin. Elles spéculent – avec cette bannière maison, terminée un soir tard – qu’il est possible d’assumer ce « infirmières » comme point d’énonciation collective, qu’on le soit ou non justement. Elles parient même qu’on pourrait éprouver une forme de soulagement à accepter d’échapper, pour une fois, au découpage d’une gouvernance fonctionnaliste toujours prête à nous rappeler à l’ordre de nos positions et de la bonne circulation de nos différences. Pour endosser une condition commune.

Paroles en puissance

C’est le témoignage de l’une d’entre elles qui a parti le bal en janvier dernier. Une vidéo publiée sur les réseaux sociaux et prise par le téléphone d’une jeune femme frêle en pleurs qui, de son épuisement, interpelle le ministre Barrette. Dès lors, quelque chose s’est ouvert et, sans vraiment de concertation, d’autres ont pris le relais. « Ça sort » sur tous les registres et révèle une puissance qui se déploie : ici, on lit dans le journal qu’une infirmière a appelé la police pour dénoncer le fait d’être retenue de force sur son lieu de travail. Elle refuse un énième TSO (temps supplémentaire obligatoire), ce fameux couperet qui peut tomber n’importe quand, même et surtout à la fin de ton quart de travail. On t’annonce alors que tu dois rester six ou huit heures de plus, peu importe qui t’attend au-dehors, l’intimidation faisant office de gestion des ressources humaines (« refuser un TSO, c’est un abandon de poste, un abandon de patient », menacent certains gestionnaires, brandissant le code de déontologie des infirmières en le détournant effrontément). Là, ce sont encore des infirmières de Laval qui organisent un sit-in au moment où les équipes se renouvellent sur le plancher, entre les quarts de travail. Certaines passent à la télé, d’autres écrivent des lettres ; la plupart témoignent sur Facebook dans un groupe qui rassemble à ce jour plus de 35000 personnes. Elles dénoncent les conditions de travail et de pratique qui leur sont imposées, les abus, la fatigue, la violence et la honte d’un système dont elles sont la plus importante ressource « ouvrière ». Elles témoignent publiquement, à visage découvert, et ce, en dépit des risques encourus et des menaces.

Le patriarcat réplique

Elle s’appelle Carolyn Strom et elle est infirmière. Elle sort de la Cour du Banc de la Reine de Saskatoon, le tribunal de première instance de la Saskatchewan. Elle est abasourdie. Nous sommes le 11 avril 2018 et, après deux ans de procédure, le juge de cette cour vient d’appuyer la SRNA (Saskatchewan Registered Nurses’ Association), l’association professionnelle des infirmières de cette province, qui l’accuse d’inconduite professionnelle pour avoir partagé sur sa page Facebook ses sentiments (mitigés) quant à la qualité des soins prodigués à son grand-père en fin de vie dans l’établissement de santé où il était hospitalisé. Le jugement reconnaît à la SRNA le droit d’imposer à Carolyn Strom, outre des mesures humiliantes d’autoflagellation et de discipline, une amende de 26000$ pour la publication « critique » qu’elle a publiée. Oh well.

Elles sont deux infirmières qui travaillent aux urgences de Gatineau. Elles ont convaincu une cinquantaine d’autres filles des urgences de Hull et de Gatineau d’écrire de courts textes pour partager ce qui fait le quotidien de leur travail. Elles ont publié ces témoignages dans un recueil saisissant, Le livre noir des urgences de l’Outaouais, qu’elles déposent le 15 février 2018 sur le bureau de leurs gestionnaires à l’hôpital de Gatineau. En réponse à ce geste fort et documenté, voici ce qu’elles se font dire : « Vous êtes très émotives, la dernière semaine a été difficile.  » Du même bord révoltant, le premier ministre du Québec réagit, paterne, à cette vague d’interpellations croissantes : les infirmières sont trop « négatives », ce «  noircissement de la situation » ne les aide pas.

Ainsi, qu’on soit au Québec ou en Saskatchewan, s’il y a une chose qui se partage bien, au-delà des différences juridiques et légales, c’est bien la culture patriarcale, souvent soutenue par la loi, qui valorise autant qu’elle impose l’abnégation, l’obéissance et le silence à des infirmières, considérées comme ressource corvéable et quasi domestique. Les femmes sont trop émotives, qu’elles se contentent de « soigner », sans juger du reste.

Seulement soigner sans jugement, ça ne veut plus dire grand-chose, d’autant qu’on prive par ailleurs ces corps-là des moyens pour bien travailler. Les conditions de travail et de pratique et le harassement dans lequel celles-ci placent le personnel des hôpitaux dégradent les soins et abîment autant celles et ceux qui les donnent, que celles et ceux qui les reçoivent, les patient·e·s, leurs familles, la communauté. Autrement dit, tout le monde.

Un espace s’est ouvert

Le soir du 16 février 2018, l’air est presque printanier. Des « infirmières » de toutes sortes décident de partir de ce point d’énonciation – Infirmières en colère, Citoyens solidaires – pour prendre la rue. Ce soir-là, elles marchent dans la rue de la place Émilie-Gamelin jusqu’à l’Usine C, théâtre qu’elles ont réussi à convaincre d’ouvrir ses portes et sa grande salle pour accueillir leur assemblée populaire, baptisée les États généraux des soins. Une assemblée ouverte, sans porte-parole, sans mot d’ordre, sans drapeau – que des pancartes dépareillées et la fameuse bannière.

C’est important de mettre le pied dans un théâtre. Important à plus d’un titre. Important parce que le milieu culturel subit les mêmes politiques austéritaires. Important parce que, justement, si l’on parle d’une condition commune à occuper, on dit aussi qu’il y a un bien commun à défendre qui dépasse la question des ratios et de la gestion et dont on devrait pouvoir parler, oui là, dans ce théâtre conçu pour soutenir l’expression et l’écoute. Parce que ce soir-là, il ne s’agit pas de régler des problèmes pour que chacun retourne chez soi et reprenne sa place dans le circuit, à nouveau fluide, abandonnant la prise que sa parole aura saisie. Au contraire, une fois la prise saisie, il ne faut plus la lâcher. Il ne s’agit pas de trouver des solutions, enfin pas seulement. Les solutions anyway, on les connaît, et depuis longtemps. Pas besoin de créer en grande pompe des projets pilotes pour vérifier quel serait le nombre sécuritaire de patient·e·s qu’une infirmière devrait avoir à sa charge. Mauvais drano politique, « circulez il n’y a plus rien à voir, on vous a (assez) entendu  ». Non. Autre chose s’est passé ce soir-là à Montréal, sur la scène d’un théâtre devenu celui de la dépossession. Quelque chose comme l’expérience collective d’une forme de liberté, celle de dire sans châtrer la parole, dire sans que cela ne soit prévu, parler avec le souci de la charge poétique et l’abîme d’un insatiable désir d’exprimer qui s’ouvre. Juste ça, assez vague mais absolument vrai pour vouloir continuer.

D’autres États généraux des soins se sont tenus à Gatineau et à Québec. D’autres se tiendront encore à Montréal et ailleurs. Un groupe d’information sur les soins inspiré du fameux Groupe d’information sur les prisons se constitue.

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