Entretien avec Jooneed Khan

No 42 - déc. 2011 / jan. 2012

International

Entretien avec Jooneed Khan

L’impérialisme néolibéral et la grande mutation géopolitique

Originaire de Maurice, Jooneed Khan a œuvré pendant trente-cinq ans au quotidien La Presse comme journaliste de politique internationale. Il nous livre ici ses réflexions sur la nature perfide d’un système mondial qui confine de nombreux pays du tiers-monde – à l’instar de Maurice – à l’inégalité et à la dépendance.

À bâbord ! – Jooneed, tu viens de publier un livre ayant pour titre Un autre Maurice est possible. Dans quelle contexte faut-il inscrire la vision dont est porteur ton appel pour cet État-archipel de l’Océan indien ?

Jooned Khan – Comme l’indique le mot « autre » dans le titre, ce livre adopte une optique résolument altermondialiste. Le système mondial eurocentriste, et hégémonique depuis Christophe Colomb, était de plus en plus invivable pour moi, et pour beaucoup d’autres. Colonisé tour à tour par les Hollandais, les Français et les Anglais, Maurice a suivi une évolution politique comparable à celle de l’Afrique australe, mais sans lutte armée. La minorité « blanche », selon le vocable mauricien, était encore propriétaire du pays quand je suis né. Elle gérait de grandes plantations sucrières, développées grâce à la main-d’œuvre esclave (surtout africaine et malgache) et contractuelle (laboureurs engagés en Inde sous le régime britannique à l’abolition de l’esclavage en 1835). La lutte pour le suffrage universel (obtenu en 1957) et l’indépendance (gagnée en 1968) ont marqué mon enfance et ma jeunesse mauriciennes.

De retour de mes études au Canada, j’ai cofondé en 1969 le Mouvement militant mauricien (MMM). On cherchait à se rassembler autour de la conscience de classe pour dépasser nos différences ethniques et religieuses et pour mener la nouvelle lutte contre l’apartheid économique. Nous allions à contre-courant, tant le système mondial dominant paraissait devoir durer encore mille ans ! Des désaccords fondamentaux sur l’orientation du MMM me poussèrent à retourner au Canada en 1970 où j’entamai une carrière de journaliste international à Montréal.

Au bout de quarante années de métier, j’ai vu finir la Guerre froide, s’effondrer l’Empire soviétique et la forteresse de l’apartheid, l’Occident renforcer son diktat sur le monde à la faveur du 11 septembre 2001 et de l’OMC, et s’enliser en Irak et en Afghanistan. Pendant qu’émergeait un monde multipolaire avec la Chine, l’Inde, le Brésil, la nouvelle Russie, l’Afrique du Sud, l’Iran, et que les sociétés civiles répliquaient au Forum économique de Davos par le Forum social de Porto Alegre. L’hégémonie de l’Occident ne durerait donc pas mille ans ! L’altermondialisme est désormais possible. C’est ce que j’explique aux jeunes dans ce recueil d’essais, que j’appelle mon Petit livre bleu !

ÀB ! – La mutation qui se déploie à l’échelle planétaire devra composer avec la puissance militaire du bras armé de l’empire, l’OTAN. Qu’en dis-tu à la lumière du cas libyen ?

J. K. – L’OTAN est un monstre hypertrophié et dépassé. Elle aurait dû disparaître avec la chute de l’Empire soviétique et du Pacte de Varsovie, qui étaient sa raison d’être. Mais l’Occident l’a maintenue et a cherché à l’étendre comme bras armé de la mondialisation selon le Project for a New American Century (PNAC). Le militarisme est central à la weltanschauung de l’Occident, à sa façon d’appréhender le monde. La plus puissante alliance militaire de l’histoire se fracasse pourtant devant les talibans barbus, « ensandalés » et enturbannés de l’Afghanistan. Le coût des guerres en Irak, en Afghanistan et au Pakistan va dépasser 4 billions de dollars (soit 4 000 milliards), estime l’Institut Watson de l’Université Brown. Les dividendes de la paix que le monde attendait après la Guerre froide ne se sont matérialisés pour personne. L’économie des pays de l’OTAN est elle-même en crise, alors que celle des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) prend son envol, bousculant et faisant basculer le vieil ordre mondial hérité de la conquête de l’Amérique.

Le cas libyen démontre que l’Occident n’arrive pas à se débarrasser de ses réflexes militaristes. Le Printemps arabe s’ajoute à la montée du BRICS. Les pays de l’OTAN, en désarroi, jouent leur carte maîtresse. Les armées des émirats du pétrole, saoudienne notamment, sont actives dans le Golfe et en Libye, avec le soutien de l’OTAN (flottes nucléa­risées, aviation, forces spéciales au sol, drones téléguidés). En Égypte, l’armée inféodée au Pentagone s’efforce de préserver l’ancien régime après que le fusible Moubarak eut sauté. En Tunisie, au Maroc, en Jordanie, au Yémen, ce n’est guère différent. En Syrie, l’OTAN veut faire une Libye bis. Même automatisme dans le reste de l’Afrique, depuis la Côte d’Ivoire jusqu’à la Somalie, où des forces kenyanes opèrent désormais, alors que des GIs sont en Ouganda. Le Pentagone l’a dit : la guerre de Libye a été la première opération de l’Africom en sol africain. Durant la Guerre froide, les pays de l’OTAN pillaient les ressources de l’Afrique par dictatures interposées. Ils sont maintenant con­traints d’y aller eux-mêmes et d’y entraîner des pays clients, alors que le BRICS investit dans le développement social et économique du continent, sans recours aux armes.

ÀB ! – Un demi-siècle est passé depuis la décolonisation de nombreux pays de ce continent qui t’est cher, l’Afrique. Quel bilan en tires-tu succinctement ?

J. K. – Survenant en pleine Guerre froide, la décolonisation a précipité l’Afrique dans le piège du conflit Est-Ouest. Les anciennes métropoles nous ont dit : « Choisissez. Vous êtes avec nous (le monde dit libre) ou contre nous (avec le communisme).  » C’était un demi-siècle déjà avant George W. Bush et sa « guerre au terrorisme ». Certains ont choisi le giron occidental, sous dictatures militaires, comme le Congo de Mobutu, ou sous un capitalisme comprador, comme la Côte d’Ivoire. D’autres ont opté pour le non-alignement et, sans adhérer au camp soviétique, ont adopté un socialisme africain ou arabe, sans grand succès. L’Afrique a surtout produit de grands martyrs, comme Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Eduardo Mondlane, Amilcar Cabral, Samora Machel, Steve Biko, Melchior Ndadaye, Ali Mécili, Mehdi Ben Barka et combien d’autres. Des dirigeants comme Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta, Julius Nyerere ont œuvré pour le panafricanisme et le non-alignement.

Ils allaient eux aussi à contre-courant, et ils ont été entravés, renversés ou carrément fauchés. Plus que la rivalité Est-Ouest, c’est l’inégalité Nord-Sud qui comptait pour eux et ils n’ont cessé de réclamer, en vain, un dialogue loyal entre riches et pauvres.
Or, le courant change de direction. Après l’Asie et l’Amérique latine, voilà que l’Afrique (et le monde arabe) saisissent l’occasion historique de se prendre en mains. La Chine, l’Inde, le Brésil leur offrent une marge de manœuvre sans précédent face à leurs anciennes métropoles – qui paniquent bien sûr et qui ripostent comme elles l’ont toujours fait, c’est-à-dire avec la puissance militaire. Ce retour aux armes est dépassé et il est voué à l’échec. Les beaux jours de l’Afrique sont à venir.

ÀB ! – À quel effort doit-on s’astreindre comme journaliste établi en Occident lorsque vient le temps d’analyser des enjeux si lointains ?

J. K. – Plus que jamais, les médias en Occident ont la responsabilité de libérer nos gouvernants, nos élites et nos esprits du carcan de l’eurocentrisme et de nos réflexes militaristes et hégémonistes. Cela signifie que le/la journaliste lui/elle-même soit d’abord libre, ouvert sur la diversité du monde et empathique envers l’autre.
Et il n’y a plus d’enjeux lointains. Tout enjeu nous concerne tous. Mais cela ne signifie pas qu’on continue dans notre rôle éculé de donneur de leçons. Il nous faut désormais apprendre aussi des autres.
Tout se tient et tout est interdépendant. La biosphère suffoque sous la surexploitation de ressources limitées à l’avantage d’une minorité alors que la majorité est plongée dans la misère et écrasée sous des inégalités génocidaires, quand elle n’est pas livrée aux guerres de pillage, aux crimes contre l’humanité et aux massacres tout court.
Il en va de la réalité sociopolitique mondiale comme de l’écologie : la sédimentation de la pollution des siècles menace notre survie à tous, mais celle des injustices des siècles menace aussi les privilèges des nantis. Il est clair que les journalistes et les médias sont appelés à déconstruire l’eurocentrisme, à « déseurocentriser » l’Occident au même titre que celui-ci veut « dédjihadiser » l’Afghanistan et le Pakistan. Il y va de notre salut à toutes et à tous.

ÀB ! – Quelles sont les potentialités qui s’offrent à Maurice dans la phase historique actuelle marquée par une grande mutation géopolitique à l’échelle mondiale ?

J. K. – La réalité que je martèle dans le livre, c’est la nature archipélique du pays au cœur de l’océan Indien, appelé à devenir un nouveau centre du monde. Maurice est un État-archipel dont font partie l’île Maurice, l’île Rodrigues, l’île d’Agaléga, les archipels des Cargados Carajos et des Chagos, et l’île Tromelin [1], et quand on parle du pays, il faut dire Maurice. En vertu de la Convention sur le droit de la mer, Maurice dispose d’une Zone économique exclusive (ZEE) de près de 2 millions de km2, avec des ressources (halieutiques, nodules métalliques, gisements d’hydrocarbures) qu’il importe de gérer et d’exploiter de façon écologique et durable. Sa position géographique, son bilinguisme anglais/français et son peuple à majorité afro-asiatique en font un pont naturel entre l’Asie émergente et la nouvelle Afrique. Maurice est au centre de la « grande mutation géopolitique à l’échelle mondiale ». Je dis aux Mauriciens qu’il faut qu’ils assument pleinement leur nouveau destin de peuple maritime – ce qui n’est pas facile pour un peuple élevé dans la culture de la canne à sucre.
Pour ce qui est de la superficie terrestre de Maurice (2 000 km2), les grandes plantations cèdent la place à des autoroutes, des hôtels de luxe, des villas et des méga centres d’achats voués à un consumérisme effréné et écocide alors que le pays importe près de 80 % de son alimentation. Maurice mise aussi sur les services financiers, les cybercités, des universités propres à attirer des étudiants de la région et sur le tourisme médical. Mais il peut aussi développer une production alimentaire biologique, qui peut présenter au monde un modèle de développement durable et équitable dans un cadre d’économie solidaire.

ÀB ! – Face à la réalité de cette mutation géopolitique, comment les élites politiques mauriciennes réagissent-elles ?

J. K. – Les élites mauriciennes commencent à prendre conscience de cette mutation, mais ne formulent pas encore de stratégie pour relever les nouveaux défis. Le gouvernement parle de « Maurice, île durable » et de « Démo­cratisation de l’économie » sans grande conviction. Les partis traditionnels, y compris le MMM, sont prisonniers de l’oligarchie et du secteur privé qui les financent et du vieux jeu de chaises musicales pour le pouvoir qui passionne les médias privés plus que l’opinion. Les agences occidentales comme le National Endow­ment Institute états-unien, l’Alliance française et le British Council entretiennent des protégés dans les médias et les universités. Des câbles de l’ambassade US à Port-Louis (capitale de Maurice) divulgués par Wikileaks ont révélé l’intrusion de Washington dans les affaires mauriciennes, les pressions soutenues pour faire fléchir le vote de Maurice dans les instances internationales et les inquiétudes croissantes des USA face au développement des relations de Maurice avec l’Inde, la Chine et même le… Venezuela !
Maurice souffre d’une dichotomie existentielle : l’élite politique dominante, incarnée par le Parti travailliste de Ramgoolam [2], penche vers le Sud et le non-alignement, alors que l’élite économique, intellectuelle et médiatique reste largement francophile et eurocentriste. Cette élite-là avait combattu le suffrage universel et l’indépendance. Elle a du mal à s’adapter à « la grande mutation géopolitique » en cours, à réduire sa dépendance aux métropoles occidentales et à la contrebalancer par l’amplification des liens avec les voisins et la région immédiate de Maurice, avec l’Afrique et l’Asie, où émergent de nouveaux partenaires. Cette élite-là a son propre agenda : attirer des capitaux sud-africains et investir chez des voisins comme Mada­gascar et le Mozambique, où la main-d’œuvre est moins chère et où de vastes terres sont mises à sa disposition.


[1Maurice a un contentieux territorial avec le R.-U. sur l’archipel des Chagos et avec la France qui contrôle l’île de Tromelin.

[2Ce parti est à Maurice ce que l’ANC est à l’Afrique du Sud ou le Parti du Congrès à l’Inde.

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