Campagne contre l’avortement

No 42 - déc. 2011 / jan. 2012

Société

Campagne contre l’avortement

Les anti-choix gagneront-ils leur bataille contre Développement et paix ?

Le mouvement de contestation qui a cours un peu partout dans le monde occidental depuis 2001 est-il à l’image des idoles qu’il veut détrôner  ? S’inspirant des manifestations de protestation du « printemps arabe  », divers regroupements de citoyennes se sont multipliés à travers le monde. Or, la réalité des peuples des pays occidentaux est sans commune mesure avec celle des peuples des pays arabes.

Il y a depuis toujours débat sur les méthodes d’intervention de Développement et paix. La mission de l’organisme est de financer des programmes de soutien au développement humain dans les pays moins développés. Bien que créé par l’Église, financé en bonne partie par des dons des fidèles catholiques, Développement et paix a toujours évolué dans une relative autonomie par rapport à ses dirigeants. Par exemple, jusqu’à tout récemment, l’Église ne se mêlait pas du choix des partenaires locaux avec qui travailler. Les salariées de l’organisme, des laïcs dont certains se disent athées, effectuent ces choix en fonction de critères objectifs et d’un parti pris indéniable à l’égard des pauvres et des exclus. Les croyances religieuses des populations aidées ne sont donc pas prises en compte dans ces choix, bien que l’organisme tire profit du vaste réseau international de l’Église catholique.

Il y a toujours eu une mouvance à l’interne qui souhaitait mettre fin à cette autonomie pour transformer l’organisme en un instrument de prosélytisme religieux. Il leur manquait une bonne raison pour pousser cette réforme mais, depuis 2009, des organisations extrémistes se chargent de leur donner ces arguments.

L’agitation des groupuscules religieux

Depuis deux ans, Développement et paix est en effet dans la mire de groupuscules opposés à l’avortement, aux gais, à la prostitution, voire à la masturbation ! Ceux-ci mènent une campagne active sur le web et les médias sociaux pour détruire l’image de Développement et paix et, plus globalement, de tous les « mauvais catholiques » qui s’en sentent proches. Ce sont ces mêmes groupuscules qui avaient obtenu la démission du député bloquiste Raymond Gravel, en 2008, un prêtre beaucoup trop progressiste à leurs yeux, car il refusait de condamner les femmes qui choisissaient de recourir à l’avortement. Ces groupes sont dangereux, ils publient, sous couvert d’objectivité, des textes incendiaires truffés de mensonges et d’allégations invérifiables. Leurs sources de financement sont occultes et plusieurs d’entre eux sont liés à l’extrême droite américaine. S’ils se concentrent sur les questions de moralité, ils interviennent également pour soutenir, entre autres, les législations antisyndicales et la privatisation des services publics.

La stratégie de ces groupes consiste à identifier une cible puis à débusquer toutes les informations permettant de construire un « dossier noir ». Des rédacteurs se chargent de réunir tous ces « faits » dans des pamphlets enflammés appelant à la mobilisation des « vrais » croyants qui relaient efficacement cette pression vers la hiérarchie catholique. De manière générale, les faits reprochés à Développement et paix n’ont rien de répréhensible, même pour un fervent catholique. Par exemple, n’est-il pas inévitable que Développement et paix appuie des organisations qui, dans leur pays, peuvent former des coalitions avec d’autres organisations locales qui, elles, sont parfois impliquées dans le soutien aux prostituées, aux homosexuels victimes de répression ou encore aux services de santé maternelle ? Ce sont de telles associations, inévitables, qui sont montées en épingle et qui servent à mobiliser leur base, par ailleurs très active.

Développement solidaire remis en cause

Pour l’instant, la principale conséquence de la crise est que l’organisme a dû mettre fin à divers partenariats dans le monde, là où les partenaires n’ont pas pu obtenir l’aval du représentant local de l’Église, une condition nouvelle qui vient d’être imposée à l’organisme. Or, il est évident que ce qui peut sembler normal aux yeux d’un évêque à l’esprit ouvert paraîtra inacceptable aux yeux d’un autre évêque plus conservateur. Il y a donc un risque énorme que l’efficacité sur le terrain et une approche pragmatique des réalités soient secondarisées au profit d’objectifs politiques conservateurs.

La tourmente à Développement et paix devrait interpeller tous les progressistes pour au moins deux raisons.

Sur le plan pratique, Développement et paix est la plus importante organisation de solidarité internationale canadienne dont le financement vient en bonne partie d’autres sources que l’État. Contrairement à d’autres grandes ONG au financement privé, Développement et paix s’engage dans des projets de développement structurants : sa mission n’est pas seulement de soulager les misères des pays pauvres, mais de travailler à un monde meilleur et de dénoncer les injustices. À cet égard, le remplacement de Développement et paix par une nouvelle organisation dont la vocation serait de promouvoir des idéaux moraux mettrait grandement à mal tout le secteur de la solidarité internationale au Canada.

Mais il y a plus, car dans cette bataille, on retrouve plusieurs groupes qui mènent un travail semblable auprès des élus du Parti conservateur canadien. S’ils remportent une victoire à Déve­loppement et paix, il n’y a aucun doute que cela leur servira de tremplin pour revendiquer d’autres changements législatifs au Canada. Il est de notoriété publique que plusieurs députés n’attendent que la bonne occasion pour rouvrir des débats déchirants comme ceux sur l’avortement ou la reconnaissance des droits des conjoints de même sexe.

Pour suivre les événements et faire barrage à cette droite, les citoyenNEs peuvent suivre le blogue http://soutenonsdetp.wordpress.com. Ce blogue est animé par des membres de Dévelop­pement et Paix qui s’opposent, de l’intérieur, aux nouvelles orientations dictées à l’organisme par les évêques canadiens. Ce groupe a lancé une pétition adressée à ces derniers qui a recueilli des centaines de signatures en quelques jours seulement.

La naissance de ce groupe a permis, pour l’instant, de faire reporter à plus tard des décisions fondamentales quant à un changement de mission de Développement et paix. Mais face à la fronde très organisée de la droite, il serait téméraire de conclure que la tempête s’est calmée.

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