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International

De l’insurrection au parlementarisme

Entrevue avec Tommy McKearney

André Poulin

Tommy McKearney est né en 1952 en Irlande du Nord. Il est issu d’une famille qui a une longue tradition républicaine. Ses deux grands-pères ont combattu dans la guerre d’indépendance (1919-1921) et la guerre civile (1922-1923). Trois de ses frères sont morts durant le conflit nord-irlandais  : deux en service commandé pour l’IRA, le troisième, malgré qu’il n’ait jamais été membre de l’IRA, a été assassiné par des paramilitaires protestants. Le 9 août 1971, au lendemain de l’introduction de la politique d’internement, Tommy McKearney décida de joindre l’IRA provisoire. Il deviendra rapidement l’officier commandant de la brigade d’East Tyrone. Arrêté en 1977, il fut condamné à la prison à vie. Dès son arrivée en prison, il participa avec des centaines d’autres républicains au blanket protest et au dirty protest pour obtenir le statut de prisonnier politique. En 1980, après trois ans de lutte sans résultat, il prit part avec six autres volontaires à la première des deux grèves de la faim menées par les prisonniers républicains. Afin d’éviter la mort d’un des grévistes, la grève fut levée après 53 jours, avant qu’un accord officiel n’ait été conclu, ce qui mena à la seconde grève de la faim, dirigée par Bobby Sands. À sa sortie de prison en 1993, en désaccord avec l’orientation prise par le Sinn Féin, il fonde avec d’autres républicains l’Irish Republican Writers Group (IRWG) et la revue Fourthwrite (for a democratic socialist republic) afin de donner une voix à la gauche républicaine. Aujourd’hui, il est journaliste pigiste et organisateur syndical pour l’Independent Workers Union. Ses articles peuvent être consultés sur son site [1]. Il se décrit toujours comme un républicain socialiste. Il vient de publier The Provisional IRA : From Insurrection to Parliament (Pluto Press, 2011, 236 p.). C’est à cette occasion qu’À bâbord ! l’a rencontré.

ÀB !  : Quelles sont les raisons qui vous ont motivé à écrire ce livre plus de dix ans après les accords du Vendredi saint ?

Tommy McKearney : Je l’ai écrit pour deux raisons. La première : mon ami et camarade, Paul Steward, qui a signé l’introduction du livre, m’encourageait depuis plusieurs années à écrire une analyse politique de la situation des quarante dernières années en Irlande du Nord. La deuxième, plus fondamentale : plusieurs anciens camarades, collègues et moi-même sommes arrivés à la conclusion que d’un point de vue historique nous étions arrivés à un point tournant non seulement de l’histoire de l’Irlande, mais aussi de l’histoire du mouvement républicain irlandais de gauche. […] Les accords du Vendredi saint ont apporté des transformations importantes. Ils ont permis de mettre fin à la domination orangiste en Irlande du Nord. Cependant, de nombreux problèmes demeurent, principalement socioéconomiques. Pour cette raison, nous croyons – ce que je revendique d’ailleurs depuis plusieurs années – qu’il était important maintenant de remettre de l’avant la dimension socialiste du mouvement républicain, c’est-à-dire de réclamer des changements structurels sur les plans social et économique. Compte tenu de la nouvelle réalité créée par les accords du Vendredi saint et de la globalisation de l’économie, il était important de le faire maintenant et non d’attendre encore.

ÀB !  : Les premiers chapitres de votre livre portent sur la formation de l’IRA provisoire. Dans ces chapitres, vous présentez l’IRA provisoire comme une organisation vouée à la défense de la communauté catholique. Y a-t-il d’autres raisons à la formation de cette organisation ?

T. M.  : Les attaques contre la communauté catholique, principalement à Belfast, sont la cause première de la création de l’IRA provisoire. Il y a donc une dimension défensive à l’origine de la formation de l’IRA provisoire. Cependant, il serait trop simple de limiter son origine à cette seule raison. À mon avis, ce qui explique la croissance rapide et le dynamisme de l’IRA provisoire, c’est que ses membres rejetaient l’État orangiste d’Irlande du Nord et luttaient pour sa destruction. Et le moyen évident de détruire l’État orangiste était de mettre fin à la partition de l’île et de réunifier l’Irlande. Donc, il y a trois raisons qui ont motivé les jeunes catholiques à joindre les rangs de l’IRA provisoire : la première, défendre leur communauté ; la deuxième, détruire l’État orangiste ; et la troisième, créer une république irlandaise unifiée. Ces trois raisons ne sont pas contradictoires, cependant, au fil des ans, plusieurs commentateurs et même plusieurs républicains ont passé sous silence les deux premières raisons et attribué uniquement la création de l’IRA provisoire au seul objectif de réunifier l’île. On a donc perdu de vue une des principales causes de la formation de l’IRA provisoire, les les causes de la formation de l’IRA provisoire, c’est-à-dire les conditions difficiles d’existence de la communauté d’Irlande du Nord. En raison de la longue histoire coloniale de l’Irlande, les catholiques étaient devenus des citoyens de seconde classe. En Irlande du Nord, ils étaient victimes de discriminations politique, économique et sociale, sans compter l’impossibilité d’expri­mer librement leur culture.

ÀB !  : Dans votre livre vous êtes très critique envers l’orientation prise par les dirigeants du mouvement à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Pourquoi ?

T. M. : Après plusieurs années de lutte, les dirigeants nationaux et locaux du mouvement républicain ont pris conscience qu’il était impossible d’infliger une défaite militaire au Royaume-Uni en raison de sa puissance, de ses ressources et de ses appuis internationaux, dont les États-Unis et de nombreux pays européens. À la fin des années 1970, les dirigeants étaient donc arrivés à la con­clusion qu’ils devaient envisager de nouvelles avenues et stratégies s’ils voulaient avoir du succès. Ce que je soutenais à l’époque et que je soutiens toujours, c’est que l’on aurait dû construire un mouvement de protestation de masse qui travaillerait en étroite collaboration avec le mouvement ouvrier. Les dirigeants ont rejeté l’idée de former un mouvement de masse et ont plutôt choisi de construire un mouvement politique électoraliste. Ils l’ont fait, selon moi, par crainte de perdre le contrôle du mouvement de masse et croyant, ce qui s’est révélé être le cas, être en mesure de contrôler et de dominer le mouvement politique. En choisissant cette voie, les dirigeants ont laissé de côté une approche authentiquement socialiste et ont opté pour une vision diluée de la social-démocratie. Le Sinn Féin aujourd’hui ne milite ni pour une redistribution radicale de la richesse, ni pour une transformation profonde du système socioéconomique. Pour cette raison, le Sinn Féin n’est pas un véhicule du changement social comme peut l’être un mouvement socialiste.

ÀB !  : Comment voyez-vous les accords du Vendredi saint ?

T. M. : Ce n’est sûrement pas une victoire pour les républicains. Il ne faut pas oublier que les provisoires et leurs partisans étaient de loin inférieurs en nombre et possédaient beaucoup moins de moyens que l’État britannique. Après plus de vingt-cinq ans de lutte armée, les provisoires et leurs partisans, en plus d’avoir subi d’importantes pertes et enduré de nombreuses souffrances, étaient épuisés. Dans ce contexte, les accords du Vendredi saint ou tout autre accord étaient mieux que le retour aux armes. Il faut dire aussi que les accords du Vendredi saint ont définitivement mis fin à l’État orangiste. L’Irlande du Nord n’est donc plus un État protestant pour les protestants. Cependant, elle n’est pas un État normal, elle demeure un État sectaire. Nous sommes passés d’un État orangiste à un État vert et orange. La population se définit toujours comme catholique ou protestante. Les accords peuvent donc être vus comme un compromis dans lequel les provisoires cessent de revendiquer la fin de la partition et de l’union avec la Grande-Bretagne en échange d’une place dans l’administration de l’État. De leur côté, les protestants consentent à partager le pouvoir avec les provisoires. D’une certaine façon, les protestants sont sortis gagnants des négociations de paix, puisqu’ils ont obtenu la garantie de demeurer dans l’union avec la Grande-Bretagne tant qu’ils le désiraient. C’est ce que leur garantit le droit de veto.

ÀB ! : Si vous être critique à l’endroit de la politique menée par le Sinn Féin, vous l’êtes aussi à l’égard de ceux qui poursuivent la lutte armée. Alors quoi faire ?

T. M. : En effet, je n’appuie pas ceux qui poursuivent toujours la lutte armée. Je ne fais cependant pas un plaidoyer pacifiste. La lutte armée présentement n’a ni appuis significatifs, ni la moindre possibilité de réussir. Dans ce contexte, elle doit être arrêtée. Présentement, elle est une distraction pour tous ceux qui souhaitent reconstruire le mouvement républicain, puisqu’elle monopolise toute l’attention des médias. Alors quoi faire ? Je considère que les objectifs du mouvement républicain doivent être redéfinis. Il ne faut pas seulement mettre l’accent sur la fin de la partition et la réunification de l’île. Il faut fortement insister sur le fait que la république que nous voulons mettre sur pied sera construite par et pour la classe ouvrière, elle sera donc démocratique et socialiste. Nous devons rejeter le modèle qui défend la liberté économique, comme aux États-Unis, afin de nous protéger contre les pires abus d’une économie capitaliste de libre marché. Nous ne devons donc pas être seulement un mouvement républicain nationaliste, nous devons aussi affirmer que nous sommes un mouvement républicain socialiste et démocratique. C’est en défendant les intérêts de la classe ouvrière que nous pourrons établir un dialogue avec la classe ouvrière protestante. Depuis les accords du Vendredi saint, la classe ouvrière protestante n’a plus d’intérêts ni d’avantages matériels et économiques substantiels à demeurer à l’écart de la classe ouvrière catholique, puisque l’État d’Irlande du Nord ne peut plus récompenser ceux qui l’appuient, comme pouvait le faire l’État orangiste. Donc, la classe ouvrière protestante a tout avantage à participer à la construction d’une république qui incarne le bien commun.

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