Culture

Réjean Ducharme

Pour sortir de la Révolution tranquille

Gilles McMillan

Y a-t-il un mythe plus massif au Québec que celui de la Révolution tranquille ? La pluralité des mouvements politiques et sociaux des années 1960-1970 au Québec, incluant les œuvres de cette période, les plus authentiquement libératrices comme les plus conformistes, est généralement présentée par le discours institutionnel comme une volonté univoque et acharnée à édifier le merveilleux présent. Et je ne vois pas, ou très peu, d’œuvres ni d’ouvrages qui se penchent sur la violence et la complexité de ce passage de l’ancien au nouveau.

La médaille du Progrès

Le mythe est intouchable. Et pour célébrer son 50e anniversaire, le ministère des Affaires culturelles du Québec a rendu hommage cet automne à 50 personnalités pour leur contribution à la société en les gratifiant de la médaille des Grands Artisans de la Révolution tranquille. Ginette Reno l’a eue, Claude Ryan, Pierre Vadeboncœur aussi, etc. Réjean Ducharme l’a aussi reçue et il ne fait aucun doute que sa contribution à la société québécoise soit de la plus grande importance. Tellement, d’ailleurs, qu’on hésite à en prendre toute la mesure. Pas que Ducharme ne soit pas célébré, porté aux nues ; on lui a même consacré un festival cet automne dont la programmation surpassait un festival de bière.

C’est la façon même de célébrer l’écrivain, le dramaturge, le scénariste, le parolier et le sculpteur qui maintient quelque chose d’enfantômatique autour de lui : véritable procédé de neutralisation d’une parole singulière qui ne s’adresse ni aux médias ni à l’institution littéraire, malgré sa générosité et sa puissance de séduction. D’où la résistance qu’elle oppose aux diverses lectures, celles qui la mesurent à l’aune soit d’une révolte bon enfant soit d’un divertissement sophistiqué pour gens de lettres – l’autre versant du ressentiment littéraire. Et les choses ne s’amélioreront pas, sauf pour les gros éditeurs et leurs plumitifs de service : voici venu le temps du tourisme littéraire et des décorations. On dirait le monsieur Homais de Madame Bovary recevant la croix d’honneur pour sa défense du Progrès.

Fausse émancipation, politique du conformisme

L’ironie suprême est justement qu’il n’y a pas d’œuvre plus en porte-à-faux avec la Révolution tranquille que celle de Réjean Ducharme. En porte-à-faux avec au moins deux de ses grands lieux communs : l’émancipation sexuelle et le politique. Comprendre  : la sexualité réifiée, «  interdite de toute perspective passionnelle » comme l’écrit Annie Le Brun (Du trop de réalité, p. 221) ; le gauchisme sans enracinement dans les couches populaires qu’il prétend vouloir sauver, incapable de déclencher d’authentiques émancipations, pour employer des gros mots, fasciné par le culte du nouveau et de la rupture.

L’hiver de force (1973), sans doute la satire la plus percutante écrite au Québec, affronte avec une perspicacité et une sensibilité encore mal analysées les échecs de la Révolution tranquille, du moins les « dogmes » d’une gauche hédoniste surtout séduite par la « CCC » comme l’appelle le narrateur, la « Contre-Culture de Consomma­tion ». André et Nicole Ferron, les deux antihéros du roman, espèrent beaucoup de leur rencontre avec Catherine, vedette de la chanson, véritable passionaria de l’émancipation tous azimuts. Hélas, les liens véritables ne se nouent pas aisément entre les descendants de la paysannerie et la petite bourgeoisie branchée.

Bon eh bien ça y est, encore quelqu’un qui trouve qu’on s’attache trop vite (HF, p. 45)

Plus loin  :

Ce n’est pas le désir de caresser notre Catherine qu’on n’a pas, c’est les mains ; nos mains ne fonctionnent pas ; les mains qu’on a c’est juste pour sauver les apparences. L’érotique c’est comme la politique pour nous ; on n’est pas capables ; c’est au-dessus de nos moyens ; on n’a pas les facultés qu’il faut. Mais en même temps que nos cœurs fuient ce danger avec des battements de grandes ailes blanches, la honte et la colère nous harcèlent : on est écœurés d’être si épaisser [sic], introvertis, si peu enjoués, sportifs. (HF, p. 247)

Le désir d’émancipation est réel, mais le passage à l’acte ne fonctionne pas. Par défaillance, inhibition, mais aussi par résistance aux mensonges d’une classe sociale qui se donne des airs cool et émancipés, mais qui n’a pas rompu avec les privilèges de sa classe sociale. Par exemple, il n’échappe pas aux Ferron que Catherine n’a jamais eu besoin de travailler pour gagner sa vie. Que Roger, son mari, directeur d’une maison d’édition nationaliste de gauche, est le fils d’un spéculateur, organisateur d’élections proche de Duplessis qui a contribué à déposséder leur famille !

D’où parles-tu, camarade ?

C’est la violence et l’inaptitude de ces discours faussement libérateurs que vise Ducharme, leur caractère prescriptif et obligatoirement en rupture avec l’héritage populaire : faire vouloir, faire faire. Ces motifs sont au cœur de l’œuvre romanesque et pourraient se résumer en une phrase : « Ça ne nous aura pas. » Refus qui génère « les combats perdus d’avance » des personnages contre la « milliarde », l’automobilisation de l’homme, la mollesse de l’adulte, la mission de Colombe Colomb de ne rien produire, « le jumbo-bateau garanti tout confort jusqu’à la prochaine nouvelle vague […], tout ce qui veut nous faire vouloir comme des dépossédés », les solitudes combatives, etc.

Ces « combats perdus d’avance » contre le conformisme des années glorieuses de la Révo­lution tranquille, Ducharme ne les mène pas de n’importe quel « écart », de n’importe quelle voix. Ce n’est pas celle du cynisme hautain et encore moins de l’opportunisme. Les narrateurs de Ducharme restent en marge, moins par ressentiment que par désir d’autres exaltations que celles offertes par le centre, dont le centre littéraire – surtout le centre littéraire. Peu d’œuvres se mettent à ce point en danger, s’écrivent à contre- courant, jusqu’à s’interroger sur leur propre valeur.

C’est de la singularité plurivoque de son œuvre que Ducharme mène sa barque, d’une solitude qui n’est pas repliée sur elle-même puisqu’elle dialogue par l’ironie, la satire, l’humour noir et le lyrisme. Et le lyrisme n’est pas l’esthétisation du réel, pour reprendre une remarque d’Annie Le Brun (encore elle). « Le lyrisme est, au contraire, lié à la plus violente conscience de sa disparition [le réel]. C’est d’abord une façon de voir la beauté en transparence sur ce qui la menace. C’est à la fois le jaillissement premier de la poésie et le refus instinctif de ce qui l’entrave » (Le Matricule des anges, janvier 2005).

Jaillissement et refus instinctif de l’entrave : c’est le caractère politique même de l’œuvre de Ducharme, affirmant son appartenance au monde, fragile et souveraine, refusant de se laisser déposséder de son être par les discours moralisateurs de son époque.

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