International

Les feux de la colère

Émeutes en Angleterre

Christian Brouillard

Les confettis des cérémonies nuptiales du couple princier britannique, Kate et Will, venaient à peine de se disperser que l’Angleterre, début août, était ébranlée par un événement de tout autre nature. Partie de Tottenham, un quartier de Londres, à la suite de la mort d’un jeune homme de 29 ans provoquée par les forces de police, une vague d’émeutes a embrasé le pays du 6 au 10 août. Les images de bâtiments et de voitures incendiés ainsi que des scènes de pillage, diffusées sans cesse à cette occasion par les médias de masse, ont réussi à occulter les racines mêmes de ces explosions de colère : inégalités grandissantes, démantèlement des protections sociales dans la foulée d’une application stricte des principes néolibéraux, racisme et violence policière.

Pour tout observateur attentif, au vu de ces prémisses, il est clair que ces émeutes étaient parfaitement prévisibles. Dans une vidéo déposée sur le site du quotidien The Guardian le 31 juillet 2011, traitant de l’impact dans les quartiers pauvres des importantes coupes décrétées par le gouvernement conservateur de David Cameron dans les infrastructures et les services sociaux, un des intervenants terminait l’interview en déclarant : « Il y aura des émeutes. »

Un contexte explosif

Par ailleurs, elles ne sont pas sans précédents : en 1981, les émeutes de Brixton s’étaient étendues à d’autres quartiers et villes d’Angleterre alors que Tottenham, déjà, en 1986, s’était enflammé à la suite d’une « bavure » policière. Plus près dans le temps, fin 2010, il faut rappeler les importantes manifestations étudiantes, en protestation contre les hausses des frais de scolarité universitaire, qui avaient donné lieu à la mise à sac du siège du Parti conservateur ainsi qu’à une répression policière musclée.

Ce contexte est d’autant plus explosif que le champ politique, en Angleterre, semble littéralement bloqué face aux revendications populaires, les deux principaux partis politiques, conser­vateur et travailliste, ayant, depuis près de trente ans et en alternance, imposé le modèle néolibéral. Situa­tion, cependant, qui n’est pas seulement propre à l’Angleterre et qu’on peut retrouver ailleurs sur la planète. Ce qui explique que les émeutes anglaises, par-delà leurs particularités, s’inscrivent dans un cycle plus large d’affrontements sociaux.

Émeutes :un phénomène ancien et mondial

Certains commentateurs avaient déjà souligné des liens entre les événements en Angleterre et le mouvements des émeutes qui avait secoué les banlieues françaises à l’automne 2005, mais peu ont montré l’ampleur planétaire du phénomène. Alain Bertho, un anthropologue, a pu ainsi recenser [1], à travers le monde, 270 émeutes en 2008, 540 en 2009 et 1 238 en 2010. Pour 2011, on atteignait, fin août, 1 100 affrontements. S’agit-il d’une nouvelle tendance au niveau social ? Oui et non. Non car on peut retrouver dans l’Histoire des périodes, comme en 1848 ou 1968, d’intenses conflits. Le terme même d’émeute, provenant du verbe émouvoir, remonte au Haut Moyen Âge, une « esmote » désignant un soulèvement populaire spontané [2], accompagné, très souvent, de pillages. Certaines émeutes, comme en France en 1789 ou dans la Russie de 1917, ont débouché sur des ruptures politiques majeures, des Révolutions. La plupart, cependant, ont eu peu de suites. Par contre, comme le note Alain Bertho, ces émeutes, par les discours politiques qui les accompagnaient, étaient intelligibles pour leurs acteurs et elles étaient visibles dans l’espace public.

Dépasser l’émeute ?

Cela n’est plus le cas à notre époque car, malgré la recrudescence des actes de révolte, les émeutes semblent, politiquement et socialement, invisibles et incompréhensibles. Pour les intervenants poli­tiques, il s’agit là d’actes uniquement criminels, a-politiques, qui appellent une répression sans faille, discours qui est repris avec complaisance par les grands médias. Pour les jeunes acteurs de ces mouvements, il y a une impossibilité de faire entendre leur voix et une difficulté de traduire politiquement leurs griefs, difficulté liée à un blocage du champ politique et institutionnel ainsi qu’à une perte de référence de la symbolique de gauche.

Cette perte de référence est la conséquence de l’abandon par la majorité des partis de gauche de procéder à des réformes au profit d’une simple logique gestionnaire, répressive et néolibérale. Il ne reste alors, pour les populations marginalisées et sans voix, que la rage et le saccage des signes de l’oppression vécue ainsi que le pillage d’une richesse inaccessible. Cependant, en parallèle à ces feux de la colère, on a assisté, d’abord avec le mouvement altermondialiste, à la recherche d’un mode d’organisation plus souple et ponctuel, au diapason du vécu des nouvelles générations. Puis, une nouvelle avancée s’est produite avec le printemps arabe de l’hiver 2011 au moment où les émeutes en Tunisie et en Égypte, impliquant diverses couches populaires, ont, selon Alain Bertho, « permis le retour d’une parole politique et la construction d’un mouvement qui a finalement débouché sur une victoire   ». Ce n’est donc pas par hasard que la place Tahrir, haut lieu de la révolte égyptienne au Caire, est devenue un symbole international, autant pour le mouvement des « Indignés » que pour celui de « Occupy Wall Street », car il fait la preuve que « oser lutter, c’est oser vaincre ».

Ces mouvements pourront-ils tisser des liens entre les divers secteurs populaires, permettant de dépasser la simple violence émeutière ? Là est la question. Car les émeutes populaires, comme le démontrent les explosions racistes, notamment en Europe contre les Roms ou les immigrants, peuvent être instrumentalisées par les pouvoirs en place qui, en perte de légitimité, pointent l’AUTRE comme danger. Endiguer ces dérives racistes des émeutes populaires, leur donner un contenu progressiste, voilà un des enjeux majeurs pour la gauche du nouveau millénaire.

NOTES

[1] Entrevue avec Ivan du Roy, «  L’augmentation des émeutes  : un phénomène mondial  », 19 septembre 2011, sur le site de Bastamag.

[2] «  Petite histoire des émeutes en France  », 10 août 2011, insecurite.blog.lemonde.fr

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