La Coopérative intégrale catalane

No 66 - oct. / nov. 2016

International

La Coopérative intégrale catalane

Une nouvelle philosophie économique

Regroupant quelque 2 500 personnes, ce réseau espagnol en marge de l’État se veut une alternative au capitalisme et à ses crises récurrentes. C’est tout un arsenal d’outils qui permet à la Coopérative intégrale catalane (CIC) de développer et d’étendre la vision qu’elle a de l’économie.

Fondée en mai 2010, la CIC représente un réseau d’économie alternative voué à lutter contre le capitalisme, l’autoritarisme et le patriarcat. À peine vieille de six années, elle offre des services touchant à des secteurs aussi variés que la santé mentale, la mécanique automobile et la comptabilité. Elle possède et occupe plusieurs immeubles, notamment un bâtiment industriel dont le terrain s’étend sur près de trois hectares et transformé en laboratoire de technologies informatiques, une coopérative d’habitations, un entrepôt d’approvisionnement, un centre social en plein cœur de Barcelone de même qu’une petite école primaire. Mais surtout, elle réunit autour d’un objectif communément révolutionnaire la vie économique et politique d’environ 2 500 personnes.

Ses objectifs sont clairs : s’organiser dans toutes les sphères de la vie au travers d’une appropriation par chacun·e de l’économie. Longue est la liste des principes par lesquels elle veut structurer ses différents rouages, allant de la confiance réciproque à la non-domination, en passant par la solidarité, l’écologie, l’autogestion et, évidemment, la démocratie directe.

De nombreux outils pour un objectif : l’autonomisation

Concrètement, comment y arrive-t-elle ? D’abord, la coopérative tente de supplanter l’euro par sa propre monnaie, l’eco, dont l’usage se veut en dehors de la spéculation et de la variation du change. Il est en effet impossible de l’acheter ou de l’échanger contre une autre monnaie, l’eco n’étant rien d’autre que la valeur conventionnelle employée par un logiciel où les membres du réseau inscrivent leurs transactions.

Pas de format papier, donc, mais seulement un software en ligne où tout un chacun peut faire économie. L’euro n’y est pourtant pas banni complètement, il s’agit simplement d’un moyen de paiement comme un autre. Par exemple, on peut acheter un pain avec les deux monnaies en proportion variable, tout comme on peut l’échanger directement pour un bien ou un service ou encore le payer en utilisant les heures de travail accumulées lors d’une tâche connexe. Comble du comble, on peut aussi acheter ce pain à crédit. Si l’usage de l’eco reste timide, il progresse néanmoins à l’intérieur de la CIC. Par exemple, Maria, une des responsables du comité d’approvisionnement, affirme qu’au sein du groupe d’achats alimentaires reliant environ 200 membres de la coopérative et quelque 70 producteurs·trices agricoles, les achats se font en moyenne 30 % en eco et 70 % en euro.

Mais la Coopérative intégrale catalane a aussi d’autres cartes à son jeu. Elle compte par exemple une coopérative de crédit sans intérêt, la CASX, et elle encourage certaines infractions au système bancaire. Pensons ici à Enric Duran, cofondateur de la CIC, qui après avoir contracté des prêts dans différentes institutions bancaires frôlant les 500 000 €, déclare publiquement qu’il n’effectuera aucun remboursement. C’est que la CIC promeut l’insoumission fiscale, critiquant par là l’endettement chronique en tant que mode de gouvernement. Elle conseille ainsi ses membres sur diverses formes de désobéissance économique dans le but explicite de dépasser la propriété privée, la spéculation et le profit.

De même, la coopérative offre un service de comptabilité aux petites entreprises qu’elle regroupe. L’expertise du comité fiscal arrive ainsi à faire gagner du temps aux autres membres, la masse bureaucratique s’allégeant du fait de l’unification des entreprises sous un même visage légal ; mais la CIC économise surtout beaucoup d’argent en réduisant les frais de création d’entreprise ou de coopérative de même qu’en orchestrant une évasion fiscale de grande envergure. En effet, le montage combine savamment différentes astuces : camoufler l’activité à revenus sous le masque du bénévolat ; travestir les factures personnelles des membres en dépenses professionnelles ; surveiller le seuil limite d’évasion qui attire l’attention du fisc, auquel cas, la valeur atteinte, on crée une nouvelle entité factice.

Outils ingénieux d’un réseau souhaitant rivaliser autant en légitimité qu’en force avec l’État. Car sa structure anarcho-syndicaliste n’est pas sans rappeler le foisonnement de comités, allant de l’approvisionnement à la défense, qui s’organisaient avant la révolution de 1936. En Catalogne, on connaît le rôle crucial qu’ont eu ces comités dans le contre-coup d’État. Ce potentiel révolutionnaire de la CIC transparaît d’ailleurs dans le pragmatisme de Carlos qui, au comité d’accueil, affiche ses couleurs : « En 1936, nous avions une quantité impressionnante de ressources et d’infrastructures, et il nous faut aujourd’hui récupérer certaines choses. »

Détourner l’évasion fiscale

Et pourtant, il ne faut pas voir dans la CIC une organisation à ce point révolutionnaire qu’elle invente chacune de ses armes. Alors que sa monnaie est le fruit d’un prototype conceptualisé bien avant par le militant sud-africain Tim Jenkin, ses montages d’évasion fiscale sont depuis longtemps monnaie courante chez les criminels de la finance.

La nouveauté se trouve plutôt ailleurs, dans cette philosophie tout autre justifiant l’emploi de ces méthodes. L’économie n’y prend plus la figure d’une pression regrettable mais nécessaire sur l’individu, elle implique plutôt une compréhension et un usage par et pour une collectivité : elle devient appropriation.

Car la CIC ne se contente pas d’administrer l’abondance commune et d’y fractionner la part de chacun, elle déploie une manière de vivre, une manière de déterminer sa propre vie qui soit en elle-même richesse. Et c’est cette philosophie pratique qui a su s’offrir les moyens de ses ambitions, dans l’immédiateté d’une tentative répondant à l’urgence des violences économiques. Car après tout, qu’y a-t-il de plus pratique qu’une philosophie ? Peut-on trouver meilleure arme qu’une idée dans un monde où trône la spéculation, reine de l’abstraction ?

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