Des inquiétudes sur la recherche universitaire

No 66 - oct. / nov. 2016

Chronique Éducation

Des inquiétudes sur la recherche universitaire

Un article paru en 2016 dans la revue Studies in Higher Education [1] interrogeait 50 chercheurs·euses établis d’Australie et du Royaume-Uni sur ce qu’a signifié pour eux cette exigence qu’on leur fait depuis quelques années de préciser l’impact, notamment socioéconomique, de leurs projets de recherche, tout particulièrement auprès de possibles subventionnaires.

Le contexte de cette démarche est bien connu, et pour plusieurs il est inquiétant. C’est celui dans lequel la recherche universitaire subventionnée et réputée utile se trouve de plus en plus valorisée, voire hégémonique. Un contexte dans lequel des subventionnaires privés prennent de plus en plus de place, jusque dans la détermination des objets de cette recherche et dans l’appropriation, par exemple par des brevets, de ses résultats.

Il en résulte une culture de recherche entrepreneuriale marquée par une grande (et sans doute excessive) compétitivité et dont on a des raisons de penser qu’elle puisse mettre à mal l’éthique de la recherche universitaire.

Ce que les auteur·e·s de l’article cité découvrent et rapportent, c’est une tendance à embellir le portrait des éventuelles retombées des travaux envisagés. Le plus simple pour le comprendre est sans doute de rapporter certaines des perles qu’on trouve parmi les commentaires recueillis.

Qu’on en juge : on parle volontiers d’histoires inventées de toutes pièces pour obtenir des fonds ; on avoue qu’on ne croit parfois pas un seul instant à ce qu’on avance, d’autant qu’il est bien évidemment difficile et souvent impossible de prédire l’impact d’une recherche avant qu’elle soit complétée ; on déplore des procédés malhonnêtes ; un professeur australien affirme même : «  Si vous me montrez un universitaire qui n’a pas eu à embellir, à mentir, à baratiner ou à bluffer pour obtenir des subventions de recherche, je vous en montrerai un qui a des ennuis avec la direction de son département. »

Je pense, sans pouvoir l’affirmer avec force, qu’on trouverait certains de ces éléments chez nous. Je pense aussi, mais cette fois avec cette assurance que me confère ce que j’ai connu à l’université et qui est une des raisons pour lesquelles je l’ai quittée, que chez nous aussi cette quasi-hégémonie de la recherche subventionnée est présente et à bien des égards regrettable.

La situation est bien entendue différente selon les domaines de la vie universitaire : ce qui vaut pour la recherche en médecine est certainement fort différent de ce qui prévaut en philosophie, par exemple.

On me permettra donc, une fois n’est pas coutume, de parler de ce que j’ai connu en éducation et qui vaut sans doute, en partie au moins, pour ces disciplines qu’on peut regrouper sous l’épithète des « humanités » – sociologie, philosophie, littérature, par exemple.

Un point de vue personnel

Je ne nie aucunement que de la recherche subventionnée importante et sérieuse puisse et doive se faire en ces domaines, ni qu’il s’en fasse effectivement. Mais j’ajoute aussitôt que les effets pervers de la quasi-hégémonie de ce modèle sont souvent visibles et parfois graves.

Le premier que je veux souligner est peut-être accentué par le fait que l’éducation est un domaine d’études relativement jeune et sans longue tradition : c’est que rapidement des modes intellectuelles s’y propagent et, par une sorte d’effet tribal, des coteries d’adhérents se forment, distribuant les fonds de recherche aux croyants et les refusant aux autres.

Un autre effet troublant, qui est encore une fois sans doute accentué dans un domaine où le politique prend une telle place, en particulier à travers le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, est qu’on suit, parfois sans grand discernement, les consignes, les recommandations ou même les commandes de recherche qui en émanent et qui souvent souffrent du même caractère tribal et des effets de mode évoquée précédemment. Et c’est ainsi que l’université se met au service de l’État plutôt que de maintenir envers lui une saine et indispensable distance critique. Une réforme de l’éducation mal conçue et peu crédible pourrait s’imposer de la sorte…

Il résulte parfois aussi de tout cela des objets de recherche qui semblent inventés de toutes pièces, je veux dire sans qu’ils résultent d’une véritable préoccupation intellectuelle qu’on voudrait satisfaire, mais poursuivis parce qu’ils sont à la mode ou sont ce que le milieu demande, pour ne pas dire impose. On se trouve alors en certains cas devant des recherches qui n’ont pas été subventionnées parce qu’elles avaient de la valeur, mais qui sont réputées avoir de la valeur parce qu’elles sont subventionnées.

Cela donne aussi en certaines occasions des dépenses de fonds publics difficilement justifiables qui se traduisent en de bien obscures participations à des colloques ; mais aussi, et c’est tragique à mon sens, à des charges d’enseignement à peu près inexistantes, notamment au premier cycle, parce que les professeur·e·s se sont dégrevés d’enseignement par leurs fonds de recherche. Ce phénomène me semble extrêmement préoccupant dans la mesure où l’université se caractérise justement par la conjonction de l’enseignement, y compris aux débutant·e·s, et de la recherche. Sans cette conjonction, une université devient soit un centre de formation professionnelle (si on n’y fait plus de recherche), soit un institut de recherche (si on n’y fait plus d’enseignement).

Il en résulte également, pour finir, un renoncement à ce travail spécifiquement universitaire qui se manifeste par un souci de synthèse normative dans un champ de savoir, lequel prend notamment la forme de livres signés par un·e auteur·e. Ceux-ci disparaissent peu à peu au profit de ces souvent désolants ouvrages collectifs ou d’articles dans des revues parfois nébuleuses et peu lues.

Je soupçonne que plusieurs membres des corps professoraux partagent, mais sans oser l’avouer ou en parler publiquement, au moins certaines des idées que je viens de proposer.

Je dis tout cela, je dois le dire, en avouant dans le même souffle que je suis un de ceux qu’évoquait le chercheur cité plus haut, à savoir qui a, ou plutôt a eu, bien des ennuis avec son département. Dans mon cas toutefois, c’est entre autres pour n’avoir jamais demandé de subvention de recherche ni fait de recherche subventionnée.

Je promets d’ailleurs un prochain ouvrage dans lequel je reviendrai en détail sur tout cela…


[1Jennifer Chubb et Richard Watermeyer, « Artifice or integrity in the marketization of research impact ? Investigating the moral economy of (pathways to) impact statements within research funding proposals in the UK and Australia ». Disponible en ligne.

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