Dossier : Changer le monde - (...)

Libre-échange et extractivisme

Bloquer pour construire

Dossier - Changer le monde : où allons-nous ?

Avec de la persistance et de l’imagination, on peut sortir des sentiers battus et rendre bien réelles de petites utopies : créer des monnaies locales, vivre sa propre transition écologique, pratiquer une agriculture saine et de proximité, éliminer les combustibles fossiles. Beaucoup de ces projets sont cependant plus fragiles qu’on le croit et peuvent passer sous le rouleau compresseur du libre-échange et de l’extractivisme.

Une toile gigantesque d’accords de libre-échange est en train de se tisser : entre le Canada et l’Union européenne, entre l’Europe et les États-Unis, entre douze pays de la zone du Pacifique, et bien d’autres encore. Si toutes ces ententes commerciales parviennent à leur conclusion, notre réalité économique en sera bouleversée.

Les entreprises transnationales auront un pouvoir plus grand que jamais, par leur capacité de poursuivre les États si des réglementations ne leur conviennent pas. La recherche constante du plus bas coût de production fera voyager perpétuellement les produits, dont ceux de l’agro-industrie, aux dépens de l’environnement, et mènera encore à la baisse les conditions de travail. Les petites et moyennes entreprises subiront la concurrence destructrice des transnationales, qui domineront les marchés en étouffant la diversité par la force de leurs oligopoles.

L’exploitation sans limites de ressources naturelles toxiques – pétrole des sables bitumineux, gaz de schiste, charbon – continuera à accélérer le réchauffement climatique, avec les catastrophes annoncées qui s’ensuivront. Le commerce et la finance déréglementés, de même que la mise en place d’un monde toujours plus uniforme, risquent de plomber ceux et celles qui chercheront à développer des modèles multiples et exploratoires.

Contrer les grands projets

Afin de mettre en place de façon durable de nouveaux modèles socioéconomiques, il est donc nécessaire de s’attaquer à des projets gigantesques, qu’on nous présente comme inéluctables, mais dont il faut pourtant prévoir les graves conséquences.

Dans son essai Tout peut changer, Naomi Klein parle de « Blocadie », « une zone mouvante de conflits transnationaux […]. Ces poches de résistance, qui entretiennent de plus en plus de liens entre elles, ont en commun une opposition aux ambitions des sociétés minières, gazières et pétrolières. » On pourrait aussi inclure les combats contre les accords de libre-échange.

Certes, bloquer ne semble pas constructif. Mais la démesure des projets qui sont devant nous et la fermeté avec laquelle on cherche à nous les imposer exigent une réaction très forte. Les accords de libre-échange sont plus tentaculaires que jamais et dépassent de loin la simple question du commerce et des barrières tarifaires. L’extraction, qu’elle soit des mines ou des fossiles, devient de plus en plus difficile, nécessite une consommation toujours plus élevée d’énergie pour exploiter des ressources beaucoup moins accessibles. Et la liste des désastres environnementaux qui en découlent ne fait que s’allonger.

Deux de ces grands projets nécessitent chez nous une mobilisation immédiate. Bloquer la construction de l’oléoduc Énergie Est limiterait grandement l’exploitation du pétrole des sables bitumineux. L’un des pétroles les plus polluants serait ainsi contraint de rester en grande partie sous terre et l’inaccessibilité de cette ressource pourrait nous forcer à nous tourner davantage vers les énergies renouvelables, à trouver des moyens de réduire notre consommation d’énergie fossile. Cette lutte est déjà vive et largement médiatisée. Un tel blocage pourrait en stimuler d’autres et nous rappeler l’importance vitale d’évoluer dans un environnement sain.

Le second de ces grands projets, l’accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne, sera par contre beaucoup plus difficile à stopper. La propagande gouvernementale à son sujet roule à fond : il s’agirait là d’un « bon » accord, bien conçu, entre deux partenaires d’un même niveau économique et dont les grandes institutions, mûres et démocratiques, conservent une excellente réputation.

Mais pour celles et ceux qui militent contre le libre-échange, l’AECG est un véritable cheval de Troie. Les économies du Canada et des États-Unis sont très intégrées et la facilité avec laquelle les compagnies créent des filiales dans un pays et dans l’autre rend les frontières bien poreuses. L’Amérique du Nord et l’Europe formeront un immense terrain de jeu pour les grandes entreprises qui pourront opérer avec une liberté jamais atteinte et profiter d’élu·e·s soumis devant leurs projets d’expansion, empêtrés dans un accord qui se veut irréversible.

Bloquer l’AECG rendrait caduques des accords encore plus ambitieux : le Partenariat transpacifique (PTP) ou le Partenariat transatlantique entre l’Europe et les États-Unis. La grande poussée en faveur du libre-échange, depuis la crise de 2007-2008, serait stoppée. Et peut-être serait-il alors possible de redonner de l’importance à tout ce que ces accords dévaluent : les services publics, la souveraineté alimentaire, la réglementation de la finance, la nécessité d’avoir une économie locale dynamique, la volonté de démanteler les oligopoles.

Le bal des démagogues

Il est présentement possible de sentir que les populations réagissent de façon viscérale et pas toujours rationnelle aux accords de libre-échange. Le Brexit a reflété entre autres un sentiment de frustration des Anglais devant une Europe technocratique qui s’occupe mal de ses citoyen·ne·s. Des démagogues comme Donald Trump et Marine Le Pen profitent de la précarité et de la dégradation des emplois. Ils dénoncent le libre-échange tout en s’offensant de la venue d’étrangers voleurs d’emplois.

La bataille du libre-échange est devenue telle que ses défenseurs adoptent eux aussi des propos tout aussi racoleurs. La ministre canadienne du Commerce international Chrystia Freeland s’est servi de ces extrémistes pour associer de manière démagogique l’opposition au libre-échange à la montée du fascisme : « La dernière fois qu’on a vu autant d’angoisse face à des changements profonds de l’économie et que cette angoisse s’est traduite par de l’hostilité à l’égard du commerce et des étrangers, c’était dans les années 1930. Et tout cela s’est très mal fini  », a-t-elle avancé lors de la 22e Conférence de Montréal en juin dernier. Pierre-Marc Johnson a quant a lui accusé ses adversaires de faire de la « désinformation », dans un point de presse en Bavière en juillet dernier. Il les a comparés à des climatosceptiques. « Ce n’est pas sans me faire penser aux gens qui pendant des années ont tenu des séminaires pour dire que la cigarette n’était pas dommageable, alors que tout le monde le savait que la cigarette était dommageable », a-t-il ajouté.

L’utilisation d’arguments d’une telle bêtise et d’un dogmatisme aussi aveugle pourrait laisser croire que les défenseurs du libre-échange sont désespérés et ne savent plus quoi inventer pour convaincre une population récalcitrante et éprouvée par ces accords. L’AECG sera pourtant difficile à bloquer. Sans une mobilisation importante sur les deux continents, il pourrait être ratifié comme une simple formalité par les divers parlements. En Europe, on annonce cet automne de nombreuses actions contre lui dans différents pays. Il faut espérer que cette mobilisation puisse trouver d’importants échos au Québec et au Canada, malgré un inquiétant essoufflement dans la lutte contre cet accord.

Rêvons tout de même un peu. L’AECG n’a pas été ratifié et l’oléoduc Énergie Est n’a pas été construit. Il est désormais possible de tout recommencer. La transition écologique est lancée à fond, sur des bases solides et avec des investissements en conséquence. L’échec des grands accords de libre-échange, causé par la chute de l’AECG, élimine toute tentative d’en relancer de nouveaux. On envisage maintenant un monde où la qualité des emplois, l’accessibilité des services et les liens de solidarité entre les peuples deviennent des priorités.

Nous sommes encore bien loin de cette réalité. Mais beaucoup de gens travaillent pour y arriver et ne lâcheront pas prise.

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