Êtes-vous capacitiste ?

No 66 - oct. / nov. 2016

Société

Êtes-vous capacitiste ?

« Ce qui n’est pas nommé, n’existe pas. »

Si vous cherchez le substantif « capacitisme » dans des dictionnaires de langue française, il y a peu de chance que vous le trouviez. Pourtant, le concept renvoie à une réalité bien présente chez les personnes handicapées et de culture sourde. Si le terme en anglais existe depuis les années 1980, c’est une nouvelle vague de militant·e·s qui, au Québec comme ailleurs, tentent de le faire inscrire comme réalité nommée dans le monde de la francophonie.

Une grande conférence sur le sujet a été organisée par le Collectif Espace Handicap, Culture sourde et Société sans barrières lors du Forum social mondial de Montréal. C’est sans savoir que j’étais moi-même capacitiste que j’y ai assisté.

Définition

On reconnaît généralement le capacitisme par cette attitude discriminatoire trop répandue qui consiste à placer la personne « capable », sans handicap, comme la norme sociale. Dans ce système, le handicap est perçu comme une erreur, un manque, voire un échec personnel.

Selon les conférenciers, nous adoptons notamment cette attitude lorsque nous acceptons tacitement les situations suivantes. Passer sous silence les peines plus clémentes lors de meurtres d’enfants handicapés que pour des enfants non handicapés. Considérer universels les aménagements physiques des bâtisses, comme s’ils répondaient aux besoins de toutes les personnes handicapées et de culture sourde. Refuser de reconnaître que les personnes sourde appartiennent à une communauté qui possède sa propre culture, dont sa propre langue [1]. Ne pas s’offusquer qu’aucune personne en situation de handicap n’ait été à la tête de l’Office national des personnes handicapées.

On adopte aussi des attitudes capacitistes lorsque l’on ne reconnaît pas les handicaps des personnes. Parfois, par esprit de bonté, on tente de les nier pour les traiter justement comme des personnes « normales ». Pour les personnes handicapées, cela revient à les diminuer, à ne pas reconnaître une partie fondamentale d’elles-mêmes ou, comme le dirait Nietzsche, à les couper de celle-ci. Nous sommes capacitistes lorsque nous considérons le handicap comme une tragédie comparable à une maladie mortelle et non comme une conséquence des événements de la vie ou, à juste titre, comme un phénomène contribuant à la diversité de la société. Quoique probablement motivée par un sentiment de compassion, cette attitude a l’effet de victimiser les personnes pour qui le handicap constitue un élément identitaire. Les personnes handicapées nous disent qu’elles ne sont pas victimes d’un handicap, mais plutôt qu’elles sont leur handicap.

En bref, la communauté des personnes handicapées et de culture sourde tente de faire inscrire dans le langage quotidien le capacitisme dont elles font l’objet. Quand on sait que les concepts de racisme, de sexisme et d’audisme ont été respectivement nommés formellement pour la première fois en 1894, 1960 et 1975, une société moderne comme la nôtre doit reconnaître son capacitisme systémique et développer une volonté à changer ses attitudes. En ce sens, il faut souligner la récente décision du gouvernement libéral canadien de soumettre à la consultation son projet de loi sur l’accessibilité et espérer que l’initiative inspire les libéraux provinciaux. Voilà qui est à surveiller.


[1Lire à ce sujet Julie Châteauvert, Geneviève Deguire, Dominique Lemay et Pamela Witcher, « La communauté sourde québécoise, une minorité linguistique en lutte ! », À bâbord !, no 53, février-mars 2014. Disponible en ligne.

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