Mini-dossier : Les justices (…)

Mini-dossier : Les justices transformatrice et réparatrice

La guérison par la justice transformatrice

Johanne Wendy Bariteau

Les gens qui passent par le système de justice canadien après avoir été reconnus coupables d’un tort perçu sont séparé·es de force de leur famille, de leurs ami·es et de leur communauté. À leur arrivée en prison, la plupart des gens (moi comprise) font déjà, et depuis longtemps, l’expérience de ce cycle de séparation et de relocalisation nocif. Punition ultime, l’emprisonnement ne fait que causer plus de torts à l’individu, ainsi qu’à sa famille et sa collectivité.

Au Canada, passer d’un modèle de justice punitif à une justice transformatrice serait un pas dans la bonne direction. Selon Stas Schmiedt, la justice transformatrice « cherche non seulement à réparer les torts causés, mais aussi à comprendre pourquoi ces torts ont été causés, ainsi qu’à réparer les dynamiques sous-jacentes ayant créé les conditions de ces torts  ». Dans les mots d’Adrienne Maree Brown, «  comment changer, guérir et grandir à partir de la racine, de sorte que les torts ne soient plus possibles » ?

La guérison, une affaire collective

S’attaquer à la source du problème doit passer par nos communautés, et non par le gouvernement, qui criminalise et punit les gens aux prises avec des problèmes sociaux. La justice transformatrice se tourne donc non seulement vers les gens ayant causé des torts, mais aussi vers les membres de leur communauté, car tout le monde est responsable du bien-être et de la sécurité de toustes. Par exemple, ne rien faire lorsqu’on est témoin de comportements nuisibles permet à ces comportements de continuer, voire de s’aggraver. Ne rien dire en réponse à des blagues racistes, homophobes ou sexistes contribue à perpétuer la violence.

Je suis une survivante de violence sexuelle, verbale et physique. Mes mécanismes d’adaptation m’ont poussée à boire, à multiplier les relations sexuelles avec des inconnus, à m’automédicamenter à l’aide de drogues et à faire des tentatives de suicide. J’ai longtemps cru, à tort, que les services sociaux canadiens seraient là pour m’aider. Tout ce que j’ai reçu, ce sont des séjours en hôpital psychiatrique et en centre d’accueil pendant l’enfance, l’adolescence et à l’âge adulte. Autrement dit, j’ai été coupée de ma famille et de ma communauté en guise de punition pour mes comportements perçus comme problématiques. Dans un système de soins de santé sous-financé, on m’a diagnostiquée à tort avec un trouble bipolaire et prescrit des antidépresseurs et des psychorégulateurs.

En 2007, mes comportements nocifs ont abouti à un événement horrible. Quelqu’un a tenté de me violer et est passé proche de me tuer, dans ma propre maison. Mes voisins ont entendu mes cris à l’aide, mais personne n’est venu à mon secours. J’ai survécu à l’attaque, mais mon agresseur, malheureusement, non. Je peux juste m’imaginer à quel point les choses auraient été différentes si j’avais reçu le soutien dont j’avais besoin et si ma communauté s’était mobilisée. L’agresseur serait toujours en vie, avec sa famille, et ma vie à moi aurait pris une tout autre trajectoire. À la place, j’ai plaidé la légitime défense et j’ai reçu une peine d’emprisonnement à vie pour m’être protégée.

Au début, en prison, je pensais que la seule personne qui pouvait m’aider à m’en sortir, c’était moi-même, que c’était chacun pour soi. J’avais tout faux. La Société Elizabeth Fry, un organisme à but non lucratif qui vient en aide aux détenues femmes et de la diversité de genre partout dans au pays et engagé dans la lutte anticarcérale, venait à la prison de Joliette chaque mois. Elle organise des activités, exerce des pressions sur la direction des prisons afin d’améliorer les conditions d’incarcération, et milite au nom des détenues autour d’enjeux comme le racisme et la surreprésentation des Autochtones dans les prisons. Travailler auprès de ses membres en tant que présidente du comité des détenues a changé ma vie ; leur simple présence et leur bienveillance m’ont énormément aidée à guérir.

C’est à ce moment que j’ai eu une épiphanie. Alors que j’essayais de survivre dans une cage, j’ai commencé à aider les autres autour de moi et à faire tout mon possible pour rendre la vie de tout le monde plus supportable. Je me suis impliquée dans toutes sortes de projets et d’initiatives. J’ai présidé le comité des détenues pendant trois ans, j’ai rencontré régulièrement la direction de l’établissement pour amener à son attention leurs demandes, et j’ai été conseillère auprès de mes paires. C’est en aidant les autres que j’ai moi-même commencé à guérir. Si je ne peux changer ce qui m’est arrivé, je peux au moins changer le monde dans lequel ce genre de choses arrivent.

La justice transformatrice au quotidien

J’ai passé dix ans dans le système carcéral et la seule aide que j’y ai reçue, c’est celle de la communauté. Grâce à mes efforts et au soutien de ma communauté, et malgré les effets nocifs du système pénal, j’ai réussi, au cours de ces dix années, à guérir. Je suis sortie de prison en 2020 et j’ai trouvé depuis une communauté qui comprend les changements nécessaires pour stopper le cycle de la violence. Je travaille aujourd’hui pour l’Association canadienne des Sociétés Elizabeth Fry, je milite auprès du collectif féministe Joint Effort, je suis devenue rédactrice de rapports Gladue [1], et je participe activement à des initiatives de sensibilisation, notamment la Journée de la justice pour les détenu·es. J’utilise une approche de justice transformatrice dans ma vie personnelle et refuse désormais de garder le silence lorsque je suis témoin de remarques ou de gestes dommageables. Je suis dévouée envers ma communauté. J’ai une voix, et je la fais entendre.

 


[1Les rapports Gladue fournissent des renseignements sur le contexte culturel, social et historique des contrevenants autochtones dans le but d’alléger leurs peines en raison de leurs conditions sociohistoriques désavantageuses.

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