Ça commence aujourd’hui

No 66 - oct. / nov. 2016

Demain (le film)

Ça commence aujourd’hui

Cyril Dion et Mélanie Laurent, Demain, France, 2015, 118 minutes.

Au sein de la gauche, il est courant d’entendre que si la révolution ne survient pas, c’est d’abord parce que trop de gens croient encore aux vertus du système. Gavé·e·s par les nouvelles télévisées et la publicité, la plupart de nos concitoyen·ne·s seraient persuadé·e·s que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Cette perception a l’avantage de placer la personne qui la communique dans une classe à part (« ah ! si seulement tout le monde était aussi clairvoyant que moi !  »), mais elle a l’inconvénient d’être largement fausse. Au Québec, par exemple, que ce soit sur les politiques d’austérité, le déficit démocratique ou le réchauffement climatique, les opinions progressistes sont probablement majoritaires.

Pourquoi stagnons-nous, alors ? Nous sommes conscient·e·s des problèmes, mais isolé·e·s les uns des autres. Nous manquons de moyens nous permettant de faire connaître les alternatives au système actuel et surtout de montrer qu’elles sont déjà en cours d’implantation, un peu partout. C’est probablement ce qui explique l’enthousiasme contagieux autour du documentaire français Demain. Financé à 25 % par le biais d’une campagne de sociofinancement, le film présente des initiatives qui cherchent à faire émerger cet autre monde possible.

Demain est séparé en cinq chapitres regroupant quelques-uns des « fondamentaux » d’une vie humaine bien vécue : alimentation, énergie, économie, démocratie et éducation. En alimentation, on retrouve des fermes do-it-yourself à Détroit, de l’agroécologie en Normandie et le mouvement des Incredible Edible (incroyables comestibles, potagers libres disséminés dans les villes) en Angleterre. L’accent est mis sur la réappropriation de la production de notre nourriture contre l’agriculture industrielle et la dépendance au pétrole. Les avancées en matière d’énergies renouvelables, de même que les innovations en matière d’urbanisme et de transports, sont présentées en détail. Le chapitre sur l’économie se concentre surtout sur le principe des monnaies complémentaires comme moyen de relocaliser les échanges. Les initiatives visant à transformer notre système politique (assemblée constituante en Islande, démocratie directe en Inde du Sud) sont au cœur du chapitre sur la démocratie, alors que le dernier chapitre présente le système d’éducation finlandais.

Demain prend parti, presque de bout en bout, pour l’autonomie et la construction d’initiatives – tant individuelles que collectives – en rupture avec le système en place. On n’est pas loin des idées de Pierre Dardot et Christian Laval, auteurs de Commun (La Découverte, 2014), qui soutiennent que la question « ne se pose plus dans les termes de la « conquête du pouvoir », mais plutôt dans ceux de la construction de nouveaux pouvoirs capables d’une coordination démocratique [1] ». À regarder Demain, cela dit, on en vient presque à penser que cette construction se fera sans conflit, sans « affrontement avec les structures de pouvoir », comme le rappellent justement Dardot et Laval. Les projets postcapitalistes côtoient les entrepreneurs bienveillants, branchés et verts. De même, les effets gentrificateurs potentiels de certaines propositions (agriculture urbaine et villes à échelle humaine, notamment) ne sont pas abordés. Peut-être s’agit-il d’un choix conscient, de la part de Dion et Laurent, de laisser ces questions à d’autres, étant donné leur volonté de rejoindre un vaste public par un trop rare discours optimiste ? Là-dessus, le pari est gagné. Malgré tout, l’après-demain doit faire partie de la réflexion dès maintenant.


[1« De l’autonomie au commun. Sur Cornelius Castoriadis », entretien avec Pierre Dardot et Christian Laval, Vacarme, 10 juin 2016. Disponible en ligne sur vacarme.org.

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