L’urgence de réagir

No 66 - oct. / nov. 2016

This Changes Everything

L’urgence de réagir

Naomi Klein est sans contredit l’une des figures les plus connues de la gauche altermondialiste occidentale depuis trois lustres. Cette intellectuelle engagée a réussi à attirer l’attention des journalistes et d’un certain public en écrivant des essais percutants tels No Logo (1999), Fences and Windows (2002), The Shock Doctrine (2009) et This Changes Everything (2014). De plus, Klein a donné une forme de prolongement à ses œuvres littéraires en les adaptant pour le septième art.

Dans cette perspective, soulignons que le mari de Naomi Klein, Avi Lewis, a étroitement collaboré au travail cinématographique de celle-ci en réalisant ou en produisant les films dont elle a écrit les scénarios. Incontestablement, The Take (2004) de Lewis ainsi que The Shock Doctrine (2009) de Michael Winterbottom et Mat Whitecross ont permis à l’écrivaine d’élargir son public puisqu’ils ont vulgarisé certains de ses thèmes de prédilection.

Souhaitant mobiliser le plus de gens possible pour lutter contre le réchauffement de la planète, Naomi Klein et Avi Lewis joignent de nouveau leurs efforts afin que ce dernier réalise This Changes Everything (2015), un documentaire écologiste et politique qui met en relief les dangers se rattachant au mode de consommation mondial des énergies polluantes. À travers ce long métrage, Lewis et Klein s’opposent courageusement aux dogmes des tenants de la pensée mondialiste, néolibérale et productiviste, en incitant les citoyen·ne·s de la planète à combattre ardemment pour la préservation de l’environnement dans lequel ils se meuvent.

Selon le duo de créateurs, nous en sommes arrivés à un tournant de notre histoire. Par conséquent, il faut absolument que nous renoncions à utiliser des énergies fossiles pour répondre à nos différents besoins et que nous les remplacions par des énergies renouvelables – sans quoi nous courons à notre perte. Dans ces circonstances, il apparaît cohérent que l’œuvre de Lewis et Klein dépeigne au spectateur les luttes que mènent différentes populations du globe afin d’éviter la dégradation de leurs milieux respectifs.

La confrontation des écologistes et des productivistes

Sans ambages, le réalisateur et sa scénariste-narratrice évoquent une responsabilité collective pour expliquer comment l’être humain en est venu à commettre des déprédations aux dépens de l’environnement. Ainsi, Lewis et Klein considèrent-ils que de tels agissements découlent de l’influence néfaste exercée par certains scientifiques européens qui, dès le 17e siècle, ont prétendu que l’on pouvait exploiter la terre afin d’en tirer des ressources plutôt que de chercher à vivre en harmonie avec celle-ci.

This Changes Everything trace une antithèse prégnante entre les adeptes d’un mode d’existence qui consiste à exploiter sans vergogne les ressources naturelles de notre planète et les gens qui aspirent à vivre en accord avec la nature. Certes, Lewis et Klein n’évitent pas toujours le manichéisme lorsqu’ils décrivent les comportements de ces deux catégories de personnes. Leur film représente les gens qui épousent la cause environnementale comme des êtres magnanimes et ceux qui s’y opposent comme des êtres égoïstes. Le tandem parvient cependant à atténuer un peu la portée de cette dichotomie en soulignant au spectateur que l’homme a trop longtemps été le dupe d’une habile narration que des scientifiques ont construite pour le convaincre que l’on pouvait extraire les ressources de la terre indéfiniment. Du reste, il faut admettre que de nouveaux phénomènes climatiques mondiaux nous signalent clairement que nous devons transformer nos habitudes de consommation énergétique afin de diminuer considérablement la pollution atmosphérique, qui menace les nombreuses espèces de vie sur terre.

Une réalisation décevante

Sur le plan formel, Avi Lewis s’appuie constamment sur la narration en voix hors champ de Naomi Klein pour traduire la vision du monde de l’essayiste. Malheureusement, le choix de ce procédé grammatical ne s’avère pas pertinent en raison du fait que Naomi Klein cherche à imposer au spectateur sa propre fiction plutôt que de démystifier celle qui met en valeur le credo des productivistes.

Ainsi, au lieu d’opposer les connaissances scientifiques actuelles aux croyances dépassées du 17e siècle, Naomi Klein substitue une certaine mythologie animiste à « la mythologie scientiste » que défendaient les savants de cette époque. Cependant, le propos de la scénariste ne repose pas sur des arguments assez rationnels pour justifier la position qu’elle adopte. Bien sûr, l’image que promeut Klein de l’être humain vivant en harmonie avec la nature apparaît autrement plus séduisante que celle de l’individu exploitant éhontément la terre. Cela ne nous révèle toutefois rien des dangers qui sont inhérents à la pollution atmosphérique et au réchauffement de la planète. Or, à cet égard, Avi Lewis et Naomi Klein auraient dû expliquer au spectateur de quelle façon notre mode de consommation énergétique met en péril l’univers dans lequel nous vivons. Assurément, en refusant d’utiliser des témoignages de scientifiques compétents pour confirmer leurs assertions, Lewis et Klein ont dilué grandement la portée de celles-ci.

En termes plastiques et sonores, Avi Lewis a recours à une esthétique réaliste, qui lui permet de donner une forme concrète au propos de Naomi Klein. Pourtant, la réalisation de Lewis ne transcende pas la doctrine que prône l’auteure de No Logo. De sorte que leur film ne se révèle pas convaincant aux yeux du spectateur exigeant.

L’exploitation pétrolière albertaine

En dépit des indéniables faiblesses qu’il comporte, le long métrage d’Avi Lewis et Naomi Klein a le mérite de traiter explicitement de questions environnementales cruciales. Conscient que ces considérations sont universelles, le tandem de créateurs souligne que d’importants conflits opposent les écologistes et les productivistes, dans différentes parties du monde. Afin de saisir le sens de ces confrontations, Lewis et Klein choisissent de se pencher sur quatre cas distincts qui leur apparaissent emblématiques de la complexité de la réalité : il s’agit de ceux du Canada, de la Grèce, de l’Inde et de l’Allemagne.

En ce qui a trait au Canada, le cinéaste et la scénariste décrivent limpidement les principales caractéristiques du différend qui oppose les agents de l’industrie pétrolière albertaine aux Autochtones résidant à proximité de la ville de Fort McMurray. Les premiers réussissent à imposer leurs activités commerciales au détriment de la qualité de vie des seconds. Évidemment, la lutte que les Amérindiens livrent aux grandes entreprises pétrolières a un caractère des plus inégaux parce que ces dernières, contrairement à leurs adversaires, bénéficient de très importants moyens financiers et d’un réseau d’influence politique fort puissant.

Malgré le fait que les Cris et les Chipewyan de la région de Fort McMurray évoquent leurs droits ancestraux pour justifier leur exigence de vivre dans un environnement sain, les représentants de l’industrie des sables bitumineux se montrent indifférents à leurs revendications. Sachant pertinemment que les gouvernements fédéral et provinciaux du Canada leur permettent de saccager la nature sans égard pour les communautés autochtones, les dirigeants des compagnies pétrolières ne dévoilent pas la teneur de leurs opérations aux membres des Premières Nations. Ceux-ci constatent que leurs territoires sont pollués, mais demeurent dans l’incapacité de freiner les activités des entreprises pétrolières albertaines.

Incontestablement, Avi Lewis et Naomi Klein nous donnent un aperçu significatif des difficultés quotidiennes que connaissent ces Autochtones en raison de l’insupportable pollution atmosphérique avec laquelle ils doivent composer. Cependant, on pourra reprocher au tandem de créateurs de considérer presque exclusivement les Autochtones comme les porte-parole de la cause environnementale pancanadienne et d’épouser inconditionnellement leur discours mythologique et traditionnel touchant à la relation que l’être humain doit entretenir avec la Terre-Mère.

La menace de la compagnie Eldorado Gold, en Grèce

On sait que la Grèce se trouve dans une situation économique très précaire depuis plusieurs années. Dans ces circonstances, il n’est guère surprenant que des politicien·ne·s opportunistes de ce pays aient choisi de favoriser les investissements étrangers au détriment de la préservation de l’environnement qui les entoure. Cela explique que les autorités helléniques ont cédé, il y a quelques années, à la compagnie minière canadienne Eldorado Gold [1], les droits d’exploitation de près de 32 000 hectares de terres dans la région d’Halkidiki.

Dès lors, les dirigeants de cette entreprise espéraient pouvoir extraire une extraordinaire quantité d’or de l’entité territoriale concernée. Toutefois, les écologistes se sont opposés au saccage du milieu naturel que planifiaient les décisionnaires de la compagnie minière canadienne. Grâce à des témoignages éloquents d’adversaires et de partisans de l’entreprise, grâce à une représentation spatiotemporelle adéquate, Avi Lewis et Naomi Klein donnent l’occasion au spectateur de jauger la menace que représente l’activité d’une mine à ciel ouvert pour l’écosystème du nord-est de la Grèce. En revanche, le duo d’auteurs ne procède pas à une analyse sociopolitique approfondie du litige dont il est témoin. Or, le spectateur averti pouvait légitimement souhaiter que Lewis et Klein effectuent une comparaison circonstanciée entre les attitudes des gouvernements de Antonis Samaras (2012-2015) et de Alexis Tsipras (2015- ?), face aux dirigeants de l’Union européenne et aux investisseurs étrangers. À défaut de quoi, This Changes Everything ne nous permet pas de démystifier, comme il se doit, les mécanismes du pouvoir politique qui se manifestent inexorablement dans l’État grec contemporain.

La révolte des habitant·e·s de Sompeta

Comme dans The Take, Avi Lewis et Naomi Klein nous montrent, dans leur dernier documentaire, que d’importantes contestations citoyennes peuvent contrecarrer des projets nationaux iniques que cherchent à implanter des gouvernements de divers pays.

Ainsi, à Sompeta, au sein de l’État d’Andhra Pradesh, dans le sud de l’Inde, les autorités politiques ont tenté de faire construire une imposante centrale thermique au charbon [2], sans tenir compte des effets environnementaux désastreux que cela pourrait entraîner sur la vie de l’ensemble de la population de cette région. En conséquence, de nombreux résidants de celle-ci se sont révoltés contre les autorités locales afin d’empêcher la mise en marche de la centrale thermique. Face à la rébellion, le gouvernement d’Andhra Pradesh a d’abord choisi de recourir à une répression policière très violente, de manière à réduire ces opposant·e·s au silence. Toutefois, cette méthode s’est avérée totalement inefficace : elle a suscité une révolte encore plus significative de la population contre ses dirigeants politiques et les forces policières auxquelles celle-ci était confrontée.

Ultérieurement, suite aux contestations judiciaires de citoyen·ne·s de Sompeta, les tribunaux indiens révoqueront le permis de construction que l’on avait accordé à la NCC Limited. Évidemment, il est réjouissant de constater que, même dans un pays aussi inégalitaire, aussi discriminatoire que l’Inde, un mouvement insurrectionnel peut obliger des dirigeants politiques à abroger un projet d’envergure auquel ils avaient préalablement souscrit de façon particulièrement tangible. N’empêche qu’il s’agit là d’un cas d’exception qui confirme la règle. Et pourtant, de façon erronée, Avi Lewis et Naomi Klein donnent l’impression au spectateur que le peuple indien dispose de beaucoup plus de pouvoir qu’il n’en a réellement.

L’émergence des énergies renouvelables en Allemagne

Par ailleurs, on ne saurait nier que, depuis quelques années, les autorités politiques allemandes ont graduellement favorisé le développement des énergies renouvelables au détriment de la production énergétique nucléaire. Dans cette perspective, on constate qu’un tiers des ressources naturelles qu’utilisent actuellement les Allemands constituent des énergies non polluantes. Indéniablement, on peut affirmer que les dirigeant·e·s du pays, avec l’indispensable collaboration de la population, ont réussi à opérer un remarquable virage vert. Selon Lewis et Klein, ce phénomène s’explique surtout par le fait que le peuple allemand, étant plus sensible à la protection environnementale que d’autres peuples, a incité les autorités municipales de la nation à intervenir et à faciliter l’utilisation d’énergies vertes dans l’ensemble du pays.

Certes, les préoccupations écologistes d’un grand nombre d’Allemand.e.s ont poussé leurs représentants municipaux à adopter des mesures assurant la préservation du milieu dans lequel ils et elles vivent. Cependant, Lewis et Klein ne tiennent pas compte du rôle prépondérant qu’a joué la chancelière Angela Merkel dans la volte-face des autorités politiques allemandes envers les choix énergétiques nationaux.

D’abord convaincue des bienfaits propres à l’énergie nucléaire, cette scientifique de formation a commandé l’étude KIKK qui devait, a priori, rassurer l’opinion publique au sujet de l’activité des centrales nucléaires. Or, l’enquête que l’on a menée a plutôt démontré, a posteriori, que ce type de production était dangereux pour les Allemands. Prenant acte, Angela Merkel a alors poussé son pays à se retirer progressivement du domaine énergétique nucléaire.

En outre, même si l’Allemagne a eu recours au charbon durant un long laps de temps, Merkel s’est assurée que le pays délaisse peu à peu ce combustible éminemment polluant pour se lancer dans la production intensive d’énergies vertes.

Il va sans dire qu’Angela Merkel a agi davantage par pragmatisme politique que par grandeur d’âme. Toutefois, les changements majeurs qui ont eu lieu en Allemagne en matière environnementale au cours des dernières années sont surtout attribuables aux politiques adoptées par les différents gouvernements de coalitions qu’a dirigés la chancelière [3]. En cherchant paradoxalement à minimiser le rôle des gouvernements nationaux dans les choix énergétiques propres à certains pays, Lewis et Klein ont tendance à surestimer le pouvoir qu’y exercent les instances municipales et le citoyen ordinaire.

* * *

Attendu qu’un grand nombre de scientifiques établis s’accordent pour dire que le réchauffement de la planète constitue un problème majeur, qui risque de mettre en péril l’existence de l’ensemble de l’humanité, il apparaît incontestable que les auteur·e·s de This Changes Everything ont le mérite de favoriser une prise de conscience du spectateur contemporain. Toutefois, de manière regrettable, Avi Lewis et Naomi Klein ne parviennent pas à trouver le ton juste ni à utiliser des arguments rigoureux pour étayer leur thèse. À trop vouloir se servir de métaphores percutantes, le cinéaste et la scénariste sous-estiment la nécessité de procéder à une démonstration à la logique irréprochable afin de convaincre le public de la véracité de leur discours.

De plus, lorsqu’il cherche à créer une forme de consensus très large à travers le monde, le tandem Lewis-Klein minimise les effets pernicieux de la mondialisation et néglige le pouvoir dont peuvent disposer les différents États-nations pour lutter, avec efficacité, contre le réchauffement de la planète.

Par ailleurs, il faut déplorer qu’Avi Lewis et Naomi Klein ne relient pas davantage la volonté d’exploitation des ressources terrestres à la quête effrénée de profits guidant les requins de la finance, lesquels font la pluie et le beau temps aux quatre coins de l’univers…

Somme toute, en négligeant d’analyser convenablement les problèmes sociopolitiques qui se rattachent aux questions écologiques mondiales, les auteurs n’ont pas su créer un long métrage apte à nous révéler pourquoi il est si difficile d’écarter les périls environnementaux auxquels nous sommes tous confrontés. C’est dommage puisque Lewis et Klein ont parfaitement saisi qu’il faut juguler le réchauffement de la planète dès maintenant. Dans ces circonstances, souhaitons vivement que les deux collaborateurs procèdent à une bénéfique autocritique. Sans quoi, leurs futures œuvres cinématographiques risquent de ne toucher qu’un cercle restreint d’admirateurs.


[1Le siège social de l’Eldorado Gold Corporation est situé à Vancouver, en Colombie-Britannique.

[2Le gouvernement de l’État d’Andhra Pradesh a confié à la Nagarjuna Construction Company (NCC Limited) la responsabilité de bâtir cette centrale.

[3Angela Merkel a été nommée chef de trois gouvernements de coalitions jusqu’à présent.

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