Cinéma

Chercher le courant

Un documentaire de Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere

Paul Beaucage

Depuis que le gouvernement libéral de Jean Lesage a procédé, au début de la Révolution tranquille, à la nationalisation de la production de l’hydroélectricité, différents gouvernements québécois ont cherché à accroître notre potentiel hydroélectrique afin de répondre à nos besoins énergétiques croissants et d’exporter un surplus d’énergie à l’étranger. Mais, à l’ère de l’éclosion des énergies vertes et renouvelables, ce type de démarche apparaît-il encore justifié ?

Le gaspillage éhonté de nos ressources naturelles

C’est à cette question fondamentale que les jeunes cinéastes Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere ont cherché à répondre en réalisant Chercher le courant (2011). Dans ce documentaire engagé, les deux collaborateurs se penchent sur le projet d’Hydro-Québec visant à « harnacher » la rivière Romaine de manière à favoriser le développement hydroélectrique de la Côte-Nord du Québec, à proximité de Havre Saint-Pierre. En d’autres termes, la société d’État québécoise détournera le cours de la rivière en y installant quatre barrages, de façon à ce que l’on dispose d’une quantité d’eau suffisante pour assurer le fonctionnement adéquat de la future centrale hydroélectrique que l’on créera à cet endroit. Cependant, des études d’impact commandées par Hydro-Québec démontrent clairement que la construction de ce grand complexe s’avérera très onéreuse et irrespectueuse des normes environnementales les plus élémentaires. Dans ces circonstances, on peut légitimement se demander ce qui pousse le gouvernement québécois et Hydro-Québec à s’entêter dans la poursuite d’une entreprise aussi stérile.

Une œuvre bien documentée

Un des principaux mérites du film de Boisclair et de Gheldere consiste à utiliser les statistiques compilées par les chercheurs experts d’Hydro-Québec pour révéler jusqu’à quel point l’entreprise fait fausse route dans ses prétentions de créer une centrale hydroélectrique susceptible d’engendrer des profits faramineux. Lorsqu’on sait que ce nouveau complexe exigera des frais d’exploitation de dix cents par kw/h, on se rend compte qu’il en coûtera sûrement plus cher pour y produire de l’électricité que l’on récoltera de profits en la vendant sur le marché. Évidemment, faute de moyens, les deux cinéastes n’ont pas pu mener une étude approfondie sur la demande énergétique qui pourrait caractériser les États-Unis au cours des prochaines années. N’empêche que les politiciens états-uniens chercheront toujours à conclure le meilleur marché possible en termes de prix. Or, l’État du Vermont a récemment réalisé une entente avec Hydro-Québec qui lui permettra de payer six cents par kw/h d’électricité pendant 20 ans. Dans de telles conditions, il serait utopique de penser qu’Hydro-Québec générera d’attrayants profits en vendant de l’électricité à d’autres États américains.

Sur le plan environnemental, il apparaît clair que ces barrages construits près de Havre Saint-Pierre altéreront la faune et la flore dans un avenir rapproché. Face à cette triste perspective, les cinéastes ont eu l’heureuse idée d’interroger des témoins experts (André Bélisle et Réal Reid, entre autres) afin d’éclairer le spectateur quant aux risques environnementaux réels que comporte le projet de détournement de la Romaine et quant aux solutions alternatives que l’on pourrait développer convenablement si on s’en donnait la peine.

Un déplorable manichéisme

Sur le plan de la mise en scène, on pourra déplorer que Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere aient tracé une opposition manichéenne entre un mode de vie écologiste adéquat et un mode de vie industriel inadéquat. En adoptant une telle démarche, les coréalisateurs ont tendance à minimiser la clairvoyance des spectateurs qui, sans partager nécessairement leur idéal écologique, peuvent, de façon légitime, s’insurger contre les investissements périlleux d’Hydro-Québec. Ainsi, comme l’affirme avec pertinence un économiste de l’Université Laval, la population risque de payer le gros prix en raison des projections erronées de la société d’État québécoise. Parmi les séquences « pro-écologiques » les plus contestables du film, on retiendra celle qui nous montre un environnementaliste accablé face à l’éventualité de ne plus pouvoir traverser la Romaine en kayak. Désolant certes, mais cela ne constitue pas, en soi, un argument de poids en faveur de la préservation de la Romaine.

Capitalisme versus écologie

Indépendamment des révélations essentielles que comporte leur film, les réalisateurs de Chercher le courant commettent l’erreur de ne pas toujours rattacher l’exploitation éhontée des richesses naturelles au capitalisme ambiant. De manière plus précise, malgré les atours séduisants qu’elle revêt, l’idéologie capitaliste a toujours favorisé la quête de profit à court terme au détriment de toute autre forme de préoccupation (y compris les considérations écologiques, bien sûr). Par conséquent, il ne fait pas de doute que même si les entreprises dans lesquelles s’engage Hydro-Québec se révélaient rentables, nous n’en bénéficierions pas collectivement, faute de politiques sociales équitables élaborées par nos dirigeants politiques. Les profits accumulés par le gouvernement sont redistribués de manière très partiale afin qu’une minorité de privilégiés en bénéficient, tandis qu’une majorité de gens doivent subir les contrecoups de ces décisions.

Malgré ces regrettables défauts, Chercher le courant constitue une œuvre intéressante qui interpelle le citoyen québécois sur les grandes orientations énergétiques adoptées par Hydro-Québec, ces derniers temps. Comme le souligne avec probité le producteur du film, Denis McCready, le long métrage de Boisclair et de Gheldere a pour principal mérite de susciter un débat public de fond en matière environnementale. Le titre de l’œuvre comporte un double sens puisqu’il signifie à la fois « être en quête d’électricité » et « quérir le mouvement de l’eau, une richesse naturelle ». Or, on ne saurait douter que, dans le contexte actuel, c’est en ces termes que l’on devrait constamment tenter de considérer les questions d’ordre énergétique...

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