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Mémoire des luttes

Le gars dans le milieu de la place

Yves La Neuville

Les bras en l’air en plein Santiago

Il était dans le milieu de la rue, les bras en l’air, en train de rouspéter contre une facture erronée. Le timbre de voix de Michel Chartrand a augmenté quand il a su que l’hôtel Carrera, où il logeait, appartenait à la compagnie Interna­tional Telephone and Telegraph (ITT), celle-là même à qui les Libéraux avaient donné un fief sur la Côte Nord et qui finançait déjà en douce le coup d’État à venir. Plus tard, j’ai bien compris le rôle que Chartrand s’était donné au Québec : « Je n’ai jamais joué d’autre rôle dans le mouvement syndical que celui du coryphée des tragédies grecques. Le gars qui est dans le milieu de la place et qui dit tout haut ce que le monde pense [1]. »

Quelques jours plus tard, accompagné de ce syndicaliste québécois qui m’était inconnu, j’ai passé la nuit du jour de l’an 1973 à visiter des amis dans une banlieue ouvrière de Santiago. Ensuite, il s’est amené à l’usine «  expropriée  » par les ouvriers où je travaillais comme chauffeur de camion. Il ne s’est pas privé de chialer sur les mauvaises conditions dans lesquelles nous travaillions, mais il était bien d’accord que nous ayons mis le patron dehors, deux ans avant qu’Allende ne soit porté au pouvoir en 1970. Il n’a pas eueur de se salir les souliers pour saisir ce qui se passait au Chili. Curieux syndicaliste du Nord qui vibrait autant que nous à cette lutte pour un changement radical de la société. Ayant étudié à Ottawa et étant au Chili depuis déjà 12 ans, je ne connaissais pas le Québec et je m’ini­tiais ainsi au meilleur du syndicalisme québécois. Je ne me doutais pas alors qu’après le coup d’État de Pinochet, en septembre suivant, j’allais travailler au Conseil central de Montréal (CSN) de 1974 à 1997, dont les quatre premières années avec Michel Chartrand.

S’organiser pour lutter et vaincre

Petit à petit, j’ai réalisé que le Conseil central, sous la direction de Chartrand, avait élaboré une stratégie très efficace et qu’avec les travailleurs salariés, il avait mis sur pied les moyens pour la réaliser : informer, former, être solidaire, mobiliser pour être enfin libres et heureux. L’infor­mation et la formation, ce furent entre autres : le mensuel UNITÉ et les deux Assemblées mensuelles où il défendait davantage le droit de parole des syndiqués que celui de la ligne juste des partis marxistes-léninistes staliniens ou trotskystes. Misons davantage sur la formation que sur le maraudage martelait-il ; des sessions de formation furent ainsi mises sur pied de façon régulière, dont certaines se donnaient parfois chez-lui la fin de semaine. La solidarité avec les groupes populaires prit de l’ampleur : « Il faut que le Conseil central soit l’organisme auquel peuvent se rattacher tous les organismes populaires ; les groupements revendicatifs, les groupements contestataires, les groupements révolutionnaires, les groupements culturels [2]. » Brochures, services de consultation et locaux furent mis à la disposition des groupes de défense des chômeurs, des accidentés, de solidarité internationale, etc. Il fallait intervenir sur tous les terrains qui touchent la vie des gens du peuple, qu’ils soient syndiqués ou pas. Plus tard, la CSN mit sur pied son 2e Front.

Pour Chartrand, une convention collective de travail, c’était un contrat d’esclavage et il fallait miser sur la mobilisation pour l’améliorer. Un « service des grèves  » avec des conseillers sur place fut organisé. Michel fut de tous les conflits et ne manqua pas d’y prendre la parole : les gars de La Palme, La Presse, CTCUM, Uniroyal, Télémétropole, Cadbury et surtout la grève générale de plus 200 000 syndiqués du Front Commun en 1972 avec occupation de lieux de travail et de villes, dont Sept-Îles, etc. Il était présent et fort éloquent aux manifestations de la Fête des travailleurs du 1er mai qu’il avait ressuscitée au Québec. Le gars au milieu de la place en profitait pour rappeler le but ultime des luttes : « Enlever le pouvoir politique des mains des capitalistes, faire la révolution complète, basculer complètement. (…) On n’a pas besoin de connaître Marx pour faire ça. La vie de tous les jours nous l’apprend [3]. » Voilà l’objectif qu’il mettait de l’avant et que beaucoup de militants partageaient. Il répétait sans cesse : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité [4]. » Emprisonné une dizaine de fois mais jamais condamné, il a fortement rappelé à certains juges que tous sont égaux en dignité et en droits. Encore à 76 ans, il faisait part de ce qui l’animait en ces termes  : «  Nous sommes nés pour le bonheur, pour vire en société et rendre service aux autres [5]. »

Le gars qui veut un syndicalisme de combat

Les convictions profondes de Chartrand étaient enracinées et il a tenté de leur être fidèle. Peu après son arrivée à la CTCC [6], il s’était opposé à Jean Marchand, secrétaire général qu’il ne trouvait pas assez combatif, voire peureux. Ce futur ministre fédéral de Trudeau obtint le non renouvellement de son embauche comme employé de la CTCC. Chartrand, participera, en 1953, à la fondation du syndicat des permanents de la CSN. Rejeté de la CTCC, il alla travailler pour les Métallos affiliées à la FTQ, obtint d’autres emplois temporaires puis dut se trouver une job stable pour faire vivre sa famille. Sa femme Simonne en avait plein les bras avec sept enfants, âgés de quatre à 16 ans. En 1959, il revenait dans l’imprimerie. Neuf ans plus tard, Florent Audette lui demanda d’assumer la formation au Syndicat de la construction (CSN). À la fin de cette même année 1968, il est élu à la présidence du Conseil central de Montréal où il demeurera jusqu’en 1978.

En 1969, lors d’une réunion du Conseil confédéral de la CSN, encore une fois le gars dans le milieu de la place, avait bagarré ferme et, malgré l’opposition de Marcel Pepin, président de l’orga­nisation, une position sur l’unilinguisme au Québec avait été adoptée. L’année suivante, il était expulsé de cette même instance sous prétexte qu’avec Florent Audette de la CSN Construction, ils étaient « la tête de pont des unions américaines », puisqu’ils préconisaient la solidarité des travailleurs de la construction indépendamment de leur affiliation syndicale. Plus tard, en 1972, pendant que Pepin, Laberge et Charbonneau étaient en prison, il défendait l’orientation de la CSN lors du Conseil confédéral, ce qui lui valut même des coups de poing, car il y dénonçait ceux qui allaient bientôt fonder la Centrale des syndicats démocratiques (CSD) dont Paul-Emile Dalpé, encore vice-président de la CSN.

Le socialisme, c’est le respect de la personne humaine

Pour lui, « on est nés pour le bonheur et on ne peut pas le trouver autrement qu’avec l’ensemble de la société [7] », mais il faut prendre les bons moyens pour l’obtenir, car on se rend compte de la faillite du capitalisme. Les thèmes des Congrès du Conseil central qu’il présida indiquent bien le chemin qu’empruntait la lutte  : Le socialisme c’est la démocratie, Mobilisons-nous pour vaincre le capitalisme. Quand, en 1982, il se présente de nouveau comme candidat au poste de vice-président de la CSN, surtout pour défendre les accidentés de travail, il exprime ainsi son credo politique : « Je suis socialiste, nationaliste et indépendantiste parce que je crois dans la démocratie : le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. (…) Je suis socialiste, anticapitaliste, non marxiste ; surtout je ne suis pas tenant du marxisme scientifique, n’en déplaise aux théologiens laïques [8]. » Il est défait encore une fois. Après avoir quitté le Conseil central, il continuait à affirmer : « Par le socialis­me nous parviendrons au respect de l’égalité des femmes et des hommes, à plus de justice et de li­berté [9]. » Il profita toute sa vie de tribunes pour faire avancer ses idées, ce qui l’amena à se présenter contre Lucien Bouchard au Saguenay à l’âge de 82 ans, en brandissant son projet de Revenu de citoyenneté dont il fera le thème d’une tournée du Québec pendant trois ans.

What is gone is gone

Quelques mois avant sa mort, on lui demande d’adresser un mot à de jeunes syndicalistes. Conscient qu’il n’a plus à être le gars dans le milieu de la place, il répond curieusement en anglais : What is gone is gone, puis ils ont d’autres choses à faire que de m’écouter. Il passait le flambeau ; il avait déjà manifesté sa confiance en la relève : « La nouvelle génération est prête à partir d’un bond, mais ne trouve pas facilement son chemin. Ils ont du coeur, ils ont de l’énergie physique, morale, intellectuelle, ils ont de l’imagination ; c’est une nouvelle génération, c’est une nouvelle humanité. [10] »

P.-S.

Yves La Neuville

NOTES

[1] Vie ouvrière, octobre 1978.

[2] Congrès du Conseil central de Montréal, 1969.

[3] Congrès du Conseil central de Montréal, 1975.

[4] Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU, 1948.

[5] Guide Ressources, janvier-février 1992.

[6] Confédération des Travailleurs catholiques du Canada, devenue CSN en 1960.

[7] Guide Ressources, janvier-février 1992.

[8] Congrès CSN, mai 1982.

[9] The Gazette, 18 janvier 1991.

[10] Congrès du Conseil central de Montréal, 1969.

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