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La pensée politique de Michel Chartrand

Suzanne-G Chartrand

La mort de Michel Chartrand a fait beaucoup de bruit dans les médias, donnant lieu à quelques hommages inspirés, mais surtout à des lieux communs. Combien de fois n’a-t-on pas entendu  : «  Il nous manquera » ? Mais à qui manque-t-il vraiment, pour qui son absence est-elle insupportable ? Sûrement pas aux institutions québécoises dont une seule l’a honoré, la ville de Longueuil qui lui a dédié un parc magnifique. Un devoir de mémoire et de reconnaissance s’impose. Mais pour mesurer la portée de l’homme et de son engagement, il faudrait qu’on sache non seulement ce qu’il a fait (un travail de documentation a été amorcé par son ami Fernand Foisy), mais quelles influences spirituelles et intellectuelles ont forgé sa pensée, orienté son action.

Je voudrais ouvrir quelques pistes susceptibles de mieux faire comprendre l’engagement de Michel Chartrand, fondé sur une pensée politique éminemment complexe, façonnée par de nombreuses influences, assumées ou pas, quelquefois contradictoires. J’espère ainsi que des historiens, sociologues, politologues ou simples citoyens entreprendront de l’étudier avec rigueur, ce qui serait une façon d’honorer sa mémoire – comme madame Pelletier-Baillargeon l’a fait pour Olivar Asselin.

Lire pour comprendre le monde et le changer

Chartrand était d’une grande curiosité intellectuelle, il travaillait sans relâche à comprendre le monde qu’il savait broyeur d’hommes et d’espoirs légitimes et qu’il cherchait à changer ; c’était un lecteur attentif. Une partie de sa culture politique provient des travaux de chercheurs présentés dans des revues ou journaux comme Le Monde diplomatique, le France, puis Le Nouvel Observateur, le Canard enchaîné, Socialisme et Barbarie, Esprit, Socialisme québécois qu’il a lus assidument dès les années 1960. Il s’est donc imprégné du discours progressiste français et québécois. Par ailleurs, une de ses premières influences politiques a été celle des socio-démocrates canadiens, dont Tommy Douglas, chef du CCF, par qui il a connu les réflexions et les actions de la social-démocratie canadienne, britannique et suédoise qui motiveront son action politique durant les années 1950 et 1960 dans des partis socio-démocrates (CCF, PSD, PSQ, NPD).

Publié en 1956, Le travail en miettes de Georges Friedmann est un ouvrage qui l’a accompagné toute sa vie. Cette description minutieuse du travail à la chaîne qui vide de sens le travail lui-même, aliénant le travailleur, l’amène à vouloir lutter contre le capitalisme, dont il répètera inlassablement qu’il est asocial, amoral, anational, donc inacceptable. On ne peut le réformer, il faut le combattre. Son anticapitalisme, aussi viscéral que réfléchi, aiguillonnera son action durant la deuxième moitié de sa vie, bien que mâtiné d’admiration pour la social-démocratie et une conception toute personnelle du socialisme.

Il ne connaissait pas l’œuvre de Marx, mais critiquait le marxisme, sans doute parce qu’il heurtait sa foi et qu’il l’associait aux partis communistes dogmatiques et antidémocratiques qu’il détestait (sauf celui de Cuba, pourtant autant détestable) et aux groupuscules sectaires d’extrême-gauche. Quoi qu’il en soit, il avait des amis – et une fille – marxistes qui lui firent lire, entre autres, les ouvrages de Gilles Bourque, de Frank Fanon, de Samir Amin, des penseurs des mouvements de libération nationale et sociale, ici et dans le monde (Vietnam, Afrique, Amérique latine). Grâce à sa longue amitié avec le sociologue Jacques Dofny, alors professeur à l’Université de Montréal, il accueillera chez lui nombre de penseurs de gauche qu’il lira, dont le lukacsien Lucien Goldmann, Alain Touraine, Edgar Morin. Michel savait écouter et apprendre de ses invités. Bref, son action fut fortement influencée par plusieurs théoriciens des sciences sociales, marxistes ou marxisants des années 1960 et 1970, qui alimentèrent sa critique du capitalisme et de l’impérialisme.

Christianisme et nationalisme conservateur

Une autre source d’inspiration, héritage de son milieu familial et de la culture québécoise des années 1930 et 1940, lui vient de son attachement au christianisme, par le biais de la doctrine sociale de l’Église, dont l’Encyclique Rerum Novarum, et de son adhésion à un mouvement d’action catholique, la JIC. S’il conteste l’Église comme institution, il est imprégné d’une interprétation toute personnelle des Évangiles, comme plusieurs militants de la théologie de la Libération. On sait que le jeune Chartrand a été de 16 à 18 ans à la Trappe d’Oka, vraisemblablement par soif d’absolu et mu par un élan mystique, caractéristiques du tempérament entier de l’adolescent. Influence déterminante aussi, celle du mouvement nationaliste conservateur et ethniciste de Lionel Groulx, qui marqua fortement le jeune Chartrand des années 1940 et même après, dans les années 1970, quand il incarnait le mouvement social Socialisme et indépendance.

Un homme d’action avant tout

Une partie essentielle de la vie de Chartrand fut consacrée à l’action syndicale, dans laquelle on peut distinguer deux périodes La première, celle des années 1950, où, comme employé d’une centrale syndicale (la CTCC) puis du syndicat des Métallos, il organise des syndicats, négocie des conventions collectives, organise des grèves, soutient les syndiqués moralement et matériellement. Il voit quotidiennement les misérables conditions de travail et de vie des ouvriers du vêtement, du textile, de la métallurgie, du commerce, et constate l’antisyndicalisme féroce des patrons, des politiciens, des notables et de l’Église. Cela le révolte. Il développe alors ce qui deviendra le principal moteur de son action, la lutte contre le capitalisme. C’est justement à cause de ses positions anticapitalistes qu’il sera expulsé du mouvement syndical de 1960 à 1968, période difficile durant laquelle, aux commandes de son imprimerie, gagne-pain pour faire vivre sa famille, il rongera son frein. Aussi, quand il revient à la CSN, rien ni personne ne peut l’arrêter. C’est par la lutte syndicale que les travailleurs peuvent développer leur conscience politique et se libérer ; exit l’action politique dans des partis socio-démocrates.

Aussi, le syndicalisme implique l’éducation politique des travailleurs, l’action sur tous les fronts. La grève est l’arme par excellence. Pour obtenir des gains certes, mais aussi pour vivre concrètement la solidarité ouvrière dans l’action. Contrairement aux anarchosyndicalistes, Char­trand ne prône pas la violence, mais l’action collective, souvent spontanée, dans le respect ou l’irrespect des structures syndicales. Il sera contesté dans sa propre centrale, où il n’obtint jamais de postes à la direction et, n’eût été de son autorité morale et de son autoritarisme, il aurait été éjecté encore plus rapidement de son fief, le Conseil central de Montréal. Sa phrase tant répétée  : « On va se mettre en opposition carrée avec le pouvoir. On va aider les contestataires, les révolutionnaires, ceux qui veulent faire la révolution ! » n’était pas de l’esbroufe, ni un soutien à l’action violente, dont celle du FLQ, contraire à sa vision de l’action politique. Durant les années 1970, il a été à la fois le leader et le symbole d’un mouvement social de contestation de l’ordre établi, dont celui qui régnait dans une partie du mouvement syndical. Lorsque ce mouvement social s’essouffla vers la fin des années 1970, il se consacra à la lutte pour la santé-sécurité au travail sur une base autonome (FATA), autant contre les patrons et l’État incarné par la CSST que contre une partie du mouvement syndical qu’il accusait de lâcheté, quand ce n’était pas de collusion avec le pouvoir, ce qui est aujourd’hui la règle, dans bien des cas. Puis, faute de vaincre le capitalisme, de le dompter, il faut obtenir que chaque être humain vive dans la dignité grâce à un revenu de citoyenneté : dernier grand combat de sa vie.

Son syndicalisme était original. Il admirait l’efficacité d’un certain syndicalisme américain, défendait mordicus la formule Rand contre les défenseurs du syndicalisme européen, faisait fi des structures syndicales quand elle bloquait son action et considérait l’action syndicale radicale plus efficace dans la lutte anticapitaliste que celle des organisations politiques. Mélange de pragma­tisme et d’anarchisme...

L’art, source de plaisirs sensuels, d’érotisme et de spiritualité

Enfin, impossible d’appréhender la pensée de Michel Chartrand sans tenir compte de sa culture modeste certes, mais si vivante. Beethoven qu’il écoutait religieusement. Et la littérature... Menaud Maître-draveur l’habita toute sa vie, alimentant sa méfiance de l’Anglais. Son auteur fétiche fut Georges Duhamel qu’il a lu et relu et dont il a parlé sa vie durant. La Chronique des Pasquier, roman-fleuve rappelant les Rougon-Macquart de Zola, conforte sa haute idée de la valeur inestimable de la vie humaine. Il fut conquis par les romans et les biographies de Georges Sand, la femme surtout, militante, attachée à la terre, amante, anticonformiste. En 1967, il découvre Milan Kundera, passe du naturalisme à la modernité romanesque. Néan­moins, il n’est pas un grand lecteur de romans, ce qui le nourrit par-dessous tout, l’occupe des heures et des nuits entières, c’est la poésie. Neruda, son poète préféré, chantre du peuple, mais aussi de la nature sauvage, des pierres et de la mer, Éluard, Char, Lapointe, Vigneault et Miron. Michel Chartrand fut nourri de toutes ces influences. Être de contradictions et de paradoxes, comme l’a bien compris son fidèle ami Pierre Vadebon­coeur, mais à l’engagement d’une cohérence exemplaire pour une société où la dignité humaine dans le respect de la beauté du monde est une valeur fondamentale. Homme d’action, la pensée de Michel Chartrand est animée par l’idéal de la social-démocratie et d’un socialisme démocratique, des théorisations marxistes, une pratique syndicale anticapitaliste ; imprégnée par un christianisme social et contemplatif, un nationalisme libérateur et accueillant. Enfin, il s’est abreuvé à une esthétique naturaliste et lyrique, vivifiée par une intime connaissance du Québec et de son peuple, par un amour insatiable de la vie.

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