Dossier : Les classes dominantes

Dossier : Les classes dominantes au Québec

Les élites du capital financier

Pour dépasser l’image standard du bourgeois propriétaire d’entreprise comme figure de la domination sociale, il est nécessaire d’opérer un retour sur le développement de l’entreprise depuis deux siècles ainsi que sur la part croissante de l’activité financière depuis 30 ans. L’analyse sommaire de ces deux dimensions permettra de distinguer les traits caractéristiques d’une élite financière dont le pouvoir ne cesse de croître.

La corporation, une forme d’entreprise à caractériser

La période de l’État-providence (1950-1970) permettait une régulation ou, pour reprendre les termes employés par Polanyi, un certain encastrement limitant la puissance de la corporation de façon interne par les conventions collectives et de façon externe par un État régulateur de la sphère économique. La corporation (appelée aussi société anonyme, société par actions ou encore compagnie à responsabilité limitée) est une forme inédite d’organisation d’entreprise, propre au capitalisme avancé, qui se caractérise généralement par une propriété s’appuyant juridiquement sur le concept de personne morale, dont le déploiement dans l’espace social lui a permis d’absorber ou de neutraliser les appareils et les institutions propres au capitalisme concurrentiel et fordiste (propriété individuelle, entreprise familiale, travailleurs syndiqués). La figure autoritaire et paternaliste du capitaliste bourgeois fait place à une domination diffuse dont les ressorts sont systémiques.

Dans la corporation, une séparation entre la propriété (actionnariale) et le contrôle (managérial) est instituée. La puissance de l’actionnariat est limitée par la direction et le management qui sont en fait et en droit les véritables organisateurs de cette entité. Qui plus est, la corporation étend sa capacité organisationnelle en rachetant de façon majoritaire ou minoritaire des actions d’autres entités. La propriété personnelle devient donc différenciée de la propriété capitaliste, laquelle prend une forme rentière plutôt qu’entrepreneuriale.

Les élites du monde financiarisé

En se restructurant, l’entreprise entraîne une modification de la classe, et ce, même si une structure capitaliste demeure en fonction. C’est ce qui est arrivé à la classe bourgeoise dite classique (1600-1900), qui a été supplantée par le management et la direction des corporations (1900-1960), eux-mêmes assujettis aux acteurs directement issus de la finance depuis les années 1970.

La nouvelle élite, issue des transformations de la corporation jumelée à la financiarisation, est composée de directeurs salariés actifs, d’actionnaires rentiers passifs et d’autres acteurs (opérateurs financiers, gestionnaires de fonds, analystes, etc.), dont les pratiques renforcent la capacité décisionnelle des administrations aux dépens des actionnaires. De plus, l’élite a consolidé son pouvoir grâce au régime fiscal fédéral qui exclut de l’imposition une frange importante des revenus financiers (entre autres sur les gains de capitaux et les dividendes). À cela s’ajoutent les RÉER et maintenant les CELI, deux façons d’accumuler de l’argent à l’abri de l’impôt, une solution maximisée surtout par les plus riches.

L’expression « économie financiarisée » signifie donc avant tout que le régime d’accumulation ne s’appuie plus depuis 30 ans sur la production de biens et de services, mais sur la financiarisation des relations économiques, à savoir leur transformation en titres susceptibles de faire l’objet d’une spéculation.

La consolidation du pouvoir de l’élite financière résulte d’un triple phénomène qu’elle a engendré et nourri : 1) Une limitation drastique des coûts de main-d’œuvre qui implique une stagnation des salaires ; 2) Une plus grande flexibilité dans la production et donc dans l’employabilité ; 3) Une expansion, voire une explosion, du crédit à la consommation. La fragilisation du statut économique des ménages favorise ainsi une dépendance accrue vis-à-vis de la finance, dont l’intervention dans les actes quotidiens (épicerie, factures courantes, etc.) renforce l’élargissement.

La puissance de cette élite, comme c’était le cas pour l’élite corporative traditionnelle, en est une de contrôle plutôt que de propriété, qui repose autant sur sa capacité à rendre liquide ce qui ne l’est pas, à produire et mettre en circulation des titres, qu’à gérer l’épargne institutionnalisée des salariés ordinaires. Ainsi, elle est la gestionnaire des placements financiers actifs et spéculatifs, comme les Hedge Funds, lesquels ont pour spécificité de favoriser une dévaluation des placements plus passifs (fonds de pensions et fonds communs de placement), ceux-là même auxquels participe la masse. Enfin, l’accumulation chez l’élite financière s’effectue principalement par des titres financiers, lesquels se bonifient sur la base de la valeur boursière des actions, qui augmentent selon la flexibilité de la corporation (ce qui inclut au besoin des licenciements massifs). Leur revenu est généralement complété par une prime de 2 % pour la gestion et de 20 % pour la performance. L’opposition structurelle entre l’élite et la masse se situe donc dans la position passive de celle-ci quant à ses placements et fonds collectifs qui sont gérés activement par l’élite financière.

Sur le plan politique, la configuration des élites managériales et financières esquissée plus haut ne cesse de révéler non seulement l’ampleur des inégalités salariales, mais également l’irrationalité entre le financement public et la hausse des salaires et des primes des dirigeants. La légitimité des rémunérations fondées sur le mérite et l’éducation semble s’effacer au profit d’une nouvelle représentation, dite déconnectée, des dirigeants de grandes entreprises. On les dit sans lieu, sans origine, n’ayant plus de port d’attache qui pourrait, comme c’était le cas de la bourgeoisie nationale, les obliger à un civisme minimal à l’égard d’une communauté d’appartenance.

Vers une nouvelle configuration politique

Ce changement dans les représentations et les pratiques des élites n’est pas sans conséquences sur la légitimité dont les dirigeants bénéficient quand il s’agit de justifier leur revenu. Il s’inscrit dans un discours sur la redistribution et sur l’autonomisation des processus vis-à-vis des communautés politiques dans le capitalisme financier, dont nous nous devons de cerner les dynamiques et la reconfiguration du discours politique qu’il provoque.

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