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Éducation

Parler de sexualité à l’école

Normand Baillargeon

Avec l’implantation de la réforme, l’éducation à la sexualité, qui était jusqu’alors dispensée dans les cours de formation personnelle et sociale, a été abandonnée. Mais le MELS vient d’annoncer son retour, du préscolaire jusqu’à la fin du secondaire, sous une forme qui reste toutefois à préciser.

Une seule chose semble sûre : il ne s’agira pas d’un nouveau cours, ce qui autorise à penser qu’on ventilera ce qu’on aura décidé d’enseigner dans divers cours existants, comme ceux de sciences et technologie, d’éthique et culture religieuse, ou d’éducation physique et à la santé. Si c’est bien le cas, c’est déplorable et j’y reviendrai.

En ce qui concerne les contenus qu’on enseignera (l’avortement, le consentement, la masturbation, les transgenres, les MTS, et autres) et le moment où on les introduira dans le curriculum, je n’ai pas de compétence particulière pour me prononcer sur les choix qui seront faits et je m’abstiendrai donc de donner un avis.

Mais la philosophie de l’éducation a par contre quelque chose à dire sur l’opportunité ou non d’un tel enseignement, sur ses possibles finalités et sur la manière dont il devrait être dispensé. Commençons par son opportunité.

La place de l’éducation à la sexualité à l’école

Certains soutiennent que l’école ne devrait pas s’aventurer sur ce terrain, considéré être du ressort exclusif des parents. S’ils ont raison, tout est dit. Mais c’est une option bien difficile à défendre. Pour commencer, il est rigoureusement impossible de ne pas parler de sexualité dans un curriculum usuel – on touchera en effet nécessairement au sujet en classe de biologie (la reproduction, les rétrovirus, que sais-je encore), de littérature et d’éthique, pour ne nommer que celles-là. Ensuite, toute l’école, dans son fonctionnement au jour le jour, dans ce que l’on appelle son « curriculum caché », est une vaste machine à faire apprendre les rôles sexués ainsi que bien des aspects des relations entre les sexes. De plus, les parents et les élèves, les sondages le montrent, souhaitent massivement (et sagement) que l’école dispense une forme ou l’autre d’éducation à la sexualité – que certains parents, au demeurant, sont incapables, pour toute sortes de raisons, et en certains cas indignes, de la dispenser (les parents abuseurs, par exemple). Pour toutes ces raisons, les philosophes de l’éducation, comme la plupart des gens, pensent que l’éducation à la sexualité doit avoir sa place à l’école. Mais quelles finalités y viser ? Ici, les avis divergent, souvent profondément.

Des finalités contrastées

Certains préconisent, par exemple chez nos voisins du Sud, une éducation centrée sur la pratique de l’abstinence de tout comportement sexuel jusqu’au mariage. Cette option aura peu d’adeptes chez nous, mais je la cite néanmoins pour rappeler que le plus drôle (ou triste, au choix), est que la recherche crédible montre que ces programmes, loin de diminuer les grossesses chez les adolescentes qui y sont soumises, les augmentent – ce qui cause cet effet restant disputé. Mais une chose est sûre  : des pays comme les Pays-Bas, qui dispensent une solide et riche éducation à la sexualité qui commence très jeune (entre 4 et 7 ans) ont des taux de grossesses adolescentes les plus bas, tandis que les États-Unis ont les plus élevés – ici encore, de nombreux autres facteurs que les programmes enseignés jouent certainement un rôle. Les finalités plus crédibles assignées à l’éducation à la sexualité sont le plus souvent les suivantes. Pour certains, elle doit uniquement faire la promotion de la santé physique et apprendre ce que sont la puberté, les MTS, la contraception, la grossesse et ainsi de suite. Mais c’est une version vraiment minimale de la chose et si l’éducation, comme ce doit être le cas, est comprise comme transmission de savoirs qui nous transforment et nous rendent autonome, on devrait aller plus loin – d’autant que si l’on croit s’épargner des controverses et des débats, on se trompe, comme chacun ne peut manquer de le voir d’emblée (pensez au module où on parlera d’avortement !).

On devrait donc aller plus loin. Mais jusqu’où ? Plusieurs options ont été défendues. Mais elles engagent toutes l’acquisition de savoirs, d’attitudes et de valeurs qui favorisent une vie sexuelle autonome, respectueuse, responsable, inscrite dans un cadre éthique où sont présentes les normes et valeurs admises dans notre société. Sans, encore une fois, entrer dans les contenus à enseigner, cette perspective me paraît la plus saine et défendable. Mais on se heurte alors à ceci qui est particulier à cet enseignement et à quelques autres, à savoir son caractère controversé. Cet aspect de la question a aussi intéressé les philosophes de l’éducation et c’est sur lui que je voudrais à présent m’attarder.

Un enseignement controversé

L’actualité récente nous a d’ailleurs donné un exemple du caractère controversé de la sexualité quand elle entre dans le curriculum. C’est un drame en deux actes. Le premier est joué par une enseignante en Éthique et culture religieuse de la Commission scolaire Marie-Victorin. Partant en toute bonne foi des questions et des préoccupations de ses élèves de secondaire II, elle conçoit pour eux un questionnaire informatif à réponse vrai ou faux. Deux exemples : « Le sperme est sucré et fait maigrir. »  « Quand j’ai mes règles, je dois accepter la pénétration anale si je veux avoir une relation sexuelle. »  Des parents se plaignent. Branle-bas de combat à la commission scolaire (CS), qui condamne l’enseignante dès lors que l’affaire devient publique. Le deuxième acte s’appelle l’arroseur arrosé et met en scène la même CS. C’est elle, cette fois, qui distribue aux élèves de 13 ans un dépliant sur le sexe oral. Il y est notamment écrit qu’il faut « faire attention aux dents » lorsqu’on pratique la chose que, dit-on, bien des expressions vulgaires décrivent, par exemple : « brouter la touffe ». Des parents, peut-être les mêmes, s’offusquent. Mais cette fois, la CS défend son initiative. Nouveau tollé et l’affaire devient publique. La CS retire le dépliant en s’excusant. A-t-elle eu raison cette fois ? La fois précédente ? On peut en débattre et des personnes raisonnables pourront diverger d’avis. Et c’est cela qui rend l’éducation à la sexualité controversée : car il ne suffit par que des désaccords surgissent sur diverses questions (doit-on parler de ceci ou cela, de telle ou telle manière, à telle ou telle personne ?) pour qu’un enseignement soit controversé (tout ce qu’on enseigne, même la forme de la Terre, serait en ce cas susceptible de l’être puisque des adultes, encore aujourd’hui, la pensent plate) : il faut encore que de tels désaccords surviennent entre personnes raisonnables. Et cela pose des problèmes particuliers.

Des souhaits

Ce que je viens de dire permet de défendre philosophiquement un point de vue sur l’éducation à la sexualité. Pour commencer, cet enseignement appartient légitimement au curriculum et c’est une erreur de vouloir l’en exclure. Ensuite, il devrait expliciter ce qu’il vise – divers choix sont plausibles et on peut raisonnablement arguer qu’une éducation libérale devrait se donner pour objectif l’autonomie de chacun et le respect de celle d’autrui. Enfin, le fait que des savoirs et des valeurs devront être transmis peut prêter à controverse et donner droit à certaines exigences que l’on devrait avoir à l’endroit des personnes qui dispenseront cet enseignement. J’en vois deux particulièrement incontournables. La première est que ces personnes devraient être des spécialistes du savoir à enseigner, puisqu’un tel savoir existe bel et bien. En ce sens, ce que semble privilégier le MELS est très discutable. On peut en effet craindre que des enseignantes, enseignants, peu ou pas formés à ces savoirs, les enseignent peu ou mal, qu’ils les voient comme faisant obstacle à leur propre matière et qu’ils soient mal à l’aise avec des contenus qu’ils pensent, à raison ou à tort, maîtriser insuffisamment. La deuxième est que le caractère controversé de cet enseignement devrait être pleinement reconnu et ce que cela implique être médité. Les enseignants concernés devraient donc avoir une formation sur ce que ces controverses signifient et ce qui s’ensuit en matière de pédagogie : qu’est-ce que l’endoctrinement et comment l’éviter ? Comment animer une classe sur de tels sujets ? Comment assurer un traitement juste et équitable des différents points de vue raisonnables possibles ? Et ainsi de suite. Vaste, mais incontournable chantier : l’enjeu est trop important pour ne pas se mettre au travail.

P.-S.

Illustration : Sylvie Pinsonneault

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