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Culture

Une culture de l’inculture

Anik Meunier

Les enseignants et leurs élèves évoluent au sein d’un système éducatif qui préconise, en théorie, un accès à la culture pour tous. Le programme de formation de l’école québécoise du ministère de l’Éducation, des Loisirs et du Sport (MELS) privilégie le rehaussement culturel des disciplines et des matières à enseigner. Comment expliquer que de jeunes Québécois – de milieux défavorisés, entre autres – n’aient encore jamais mis les pieds dans un musée  ? Le chemin pour y arriver semble semé d’embûches. Il est temps d’affirmer un réel plaidoyer pour la culture dans l’éducation.

L’inculture des jeunes, reflet de la candeur des enseignants  ? 

L’inculture se définit comme l’absence de culture, l’ignorance. Et l’ignorance est l’état d’une personne qui n’est pas informée de quelque chose, qui n’en a pas connaissance. D’où vient donc cette forme de candeur qui règne sur notre société actuelle et qui permet ce manque d’instruction et cette absence de connaissance relativement à la culture dans le sens le plus large de son expression  ?

On déplore souvent l’inculture des jeunes d’aujourd’hui face à l’héritage classique qui sert de référence obligée. Il existe pourtant des voies d’accès ou des passerelles pour peu que l’enseignant accepte son rôle de «  passeur culturel  ». À la fin des années 1990, Jean-Michel Zakhartchouk [1] propose des pistes – ou des ruses – fondées sur l’expérience de nombreux pédagogues. Dans les propositions qu’il formule, la culture constitue une appropriation personnelle et non seulement un partage, une réalité où « tout ne se vaut pas  ». En plus de relier le présent au passé – patrimoine – et d’amener l’élève à devenir conscient de ses racines, pour prendre conscience de son identité, on l’invite à contribuer à la culture vivante, celle qui s’ouvre au présent et au futur, celle dont il est l’une des composantes au sein des formes de la culture actuelle. À ce propos, les historiens ne conviennent-ils pas d’avancer l’idée qu’on doit savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va  ? Ainsi, la connaissance de sa propre culture permettrait de contribuer à situer des valeurs et des repères et peut-être s’ouvrir à la culture de l’autre, des autres.

Les musées, institutions de culture et de patrimoine

L’existence même de certains lieux de patrimoine contribue à affirmer des formes renouvelées de pratiques culturelles et d’interactions avec la société et promeut une culture «  dé-élitisée  ». Ces formes de manifestations de la culture reflétées notamment par le patrimoine culturel sont pertinentes pour faire face aux défis d’aujourd’hui  : connaissance du passé, compréhension du progrès de la science et des techniques, prise de conscience des univers de signification qui structurent notre quotidien et celui de nos semblables, représentation des inégalités économiques et sociales, en sont quelques exemples. Présentant pourtant une richesse inouïe de témoins des progrès de la science, des œuvres artistiques et des expressions historiques, les musées sont sous-utilisés par les enseignants et leurs élèves. Non pas de manière réductrice, mais émancipatrice, les musées peuvent être considérés comme d’extraordinaires ressources et outils pédagogiques et proposer des voies d’appréhension et de compréhension du monde dans lequel nous vivons.

Les musées jouent un rôle de plus en plus grand dans la transmission d’une culture redéfinie et s’éloignent des préoccupations élitistes. Ils reflètent sans hésitation des préoccupations nouvelles, celles d’une culture citoyenne qui place l’humain au cœur de ses relations sociales. L’éducation et la culture, dont les portées respectives se sont considérablement élargies, constituent des éléments essentiels pour le développement de l’individu et de la société. Or, cet extraordinaire outil pédagogique de démocratisation de la culture est boudé par l’école québécoise.

On peut regrouper les principales missions des musées selon trois grandes orientations. La première vise à constituer et à transmettre de génération en génération le patrimoine et les collections – et les valeurs symboliques dont elles sont le support et qui fondent l’identité, notamment nationale – , la deuxième repose sur le fait de valoriser et de diffuser les contenus quels qu’ils soient et qui correspondent aux collections – il s’agit là du travail spécifique des médiateurs – et la troisième consiste à susciter du plaisir et de la délectation – c’est la vocation culturelle au sens strict, c’est-à-dire une action ou quelque chose de purement désintéressé. En lien avec les missions et les orientations des musées, les actions d’éducation à la culture correspondent en partie aux buts du musée que nous avons énoncés. Elles tendent à familiariser avec le patrimoine, apprendre à visiter et conduire en bout de ligne à la délectation autonome.

Des musées peu fréquentés par les groupes scolaires

Si les musées détiennent bien une fonction culturelle, patrimoniale et d’acculturation – ici entendue comme la mise en rapport avec d’autres cultures –, ils affirment aussi de plus en plus leur fonction d’éducation, notamment par la structuration de services destinés à des publics spécifiques. À cet effet, ils organisent à l’intention de diverses catégories de publics – et non seulement les élèves des groupes scolaires – une offre d’éducation et de médiation culturelle riche et pertinente. On constate cependant que les musées et les institutions à caractère patrimonial sont peu fréquentés par les citoyens de demain  : les élèves. Une enquête annuelle conduite par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec [2] permet de constater que la clientèle scolaire représente plus ou moins 10 % de l’ensemble des visiteurs. Comment expliquer ce si faible taux de fréquentation des musées par les jeunes Québécois  ? Pour trouver des pistes d’explication, il faut notamment se tourner vers les programmes d’étude du ministère de l’Éducation, des Loisirs et du Sport (MELS).

La faute des programmes  ?

Si dans les programmes d’étude de 1924, on préconisait que chaque école se dote se son propre musée, les programmes actuels ne font bien souvent qu’une timide mention de l’usage des musées et des expositions à des fins éducatives. À titre d’exemple, on lit plutôt dans le programme de formation de l’école québécoise que : «  Les œuvres d’art, les objets culturels du patrimoine artistique et les images médiatiques proviendront des périodes artistiques suivantes : préhistoire, Antiquité, Moyen-Âge, Renaissance, baroque, classicisme, romantisme et période contemporaine (les mouvements modernistes et postmodernistes, y compris des images issues des médias de masse). Ces œuvres, objets et images seront issus de différentes cultures, dont celles des Premières Nations pour le deuxième et le troisième cycle. Les élèves pourront aussi se référer au contenu d’expositions qu’ils auront visitées ou aux œuvres d’un artiste en visite à l’école  » (MELS, 2002  : 219). Il est clair que cette mention timorée n’est pas un incitatif à fréquenter les lieux culturels. Il s’agit de suggérer avec réserve plutôt que de prescrire avec conviction de visiter des musées et des expositions avec les élèves. Pourtant, l’offre déployée par les musées autour des ressources culturelles, éducatives et patrimoniales est généralement attentivement arrimée avec les programmes d’étude. Cette offre répond en tous points aux besoins et aux attentes du milieu scolaire.

Pourquoi donc ces ressources ne sont-elles pas utilisées  ? On peut supposer que la méconnaissance, par les enseignants, du potentiel des musées et des services offerts en soit une raison. Il serait difficile en effet de blâmer qui ne connaît pas. Et, il n’existe aucune formation à l’utilisation des ressources culturelles dans le cadre de la formation initiale des maîtres. Aucun programme visant à prodiguer un apprentissage lié à éduquer des élèves ne propose de former les étudiantes en ce sens. Aberration des temps modernes ? Peut-être pas.

Quelques initiatives isolées mais non généralisées

Certaines initiatives et actions visent le rapprochement des milieux scolaire et culturel. À titre d’exemple, en 2004, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport et le ministère de la Culture, des Communications et de la Condi­tion féminine lançaient le programme conjoint La culture à l’école, dont l’objectif est de favoriser la mise sur pied de projets culturels dans le contexte scolaire. Un autre exemple  : la mesure Accès aux ressources culturelles du programme de soutien à l’école montréalaise du MELS. Ces actions concrètes sont conduites auprès des élèves et de leurs enseignants, mais seulement quelques élèves en bénéficient. Elles ne sont pas généralisées et ne permettent pas à l’ensemble des jeunes Québécois d’entrer en contact avec différentes formes ou manifestations de la culture.

Une crise de la culture annoncée…

Déjà, dans les années 1960, Hannah Arendt, dans son ouvrage La Crise de la culture [3] analysait la crise de l’éducation aux États-Unis comme élément singulièrement représentatif de la crise de la société actuelle. De ce point de vue, Hannah Arendt dénonçait trois mesures de réforme de l’éducation qui ne font, selon elle, que précipiter la catastrophe : la volonté d’enseigner une «  méthode  » plus qu’un contenu, ce qui fait disparaître la légitimité de l’autorité du professeur, le «  pragmatisme  » qui amène la substitution du faire à l’apprendre, et l’«  autonomie  » accordée aux groupes d’enfants.

Une prise de conscience est donc nécessaire. Les musées ne doivent pas rester, dans la tête des enseignants, des dépositoires d’une culture d’élite qui leur semble inaccessible et leurs pratiques contemporaines – pédagogiques, notamment – méritent d’être mieux connues. Les enseignants et leurs élèves ne peuvent demeurer à l’écart et cultiver l’inculture…

NOTES

[1] J.-M. Zakhartchouk, L’enseignant, un passeur culturel, Paris, ESF, 1999.

[2] Voir Observatoire de la culture et des communications du Québec.

[3] Pour en savoir plus, se référer à l’ouvrage original d’Hannah Arendt, Between Past and Future dont la première édition est parue en 1961.

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