État et classes dominantes

Aux origines de la haine

Dossier : Les classes dominantes au Québec

Philippe Hurteau

À la suite de l’arrivée au pouvoir du duo Reagan-Thatcher, nous avons été témoins de la mise en place d’une opposition systématique des classes dominantes à l’État et à ses interventions dans l’économie. Le programme politique qui émergea de cette opposition centrale donna corps au néolibéralisme comme principe dominant de notre temps. Progressivement, par la conversion de la presque totalité de la classe politique à la doxa néolibérale, une idée bien simple s’est imposée comme principe dominant de notre temps : il faut moins d’État et il faut que ce qu’il en reste intervienne le moins possible.

Mais les faits démentent la doctrine

En dépit de trois décennies d’imposition de réformes néolibérales, l’État maintient et utilise toujours d’importants leviers interventionnistes et voit sa taille suivre une courbe d’expansion continue. Au Québec seulement, le budget du gouvernement a augmenté de 27 G$ depuis le début de la lutte au déficit de Lucien Bouchard, soit une progression de 65 % [1]. Ce paradoxe, le développement d’un côté du mantra du moindre État et de l’autre l’expansion de l’appareil étatique, ne trouve pas son explication dans l’opposition de principe des classes dominantes à l’État. Il s’agit plutôt d’une volonté de ces dernières de refonder l’État par un processus de transformations internes consistant à délaisser les missions sociales au profit d’une intégration de l’appareil gouvernemental aux structures de l’économie financière.

Reconstitution du monopole oligarchique

La restructuration néolibérale de l’appareil étatique ne se fait pas en vase clos, elle découle d’un processus de reconfiguration de nos élites. Depuis le milieu du XIXe siècle, l’accession progressive du peuple à la citoyenneté a eu pour conséquence de rompre le monopole des élites sur la définition des règles de participation à l’espace public. Songeons à l’élargissement du droit de vote aux travailleurs ou, plus tardivement, aux femmes, à la prise en compte du monde ouvrier dans l’espace politique, à l’établissement de programmes de couvertures sociales à la suite de la crise des années trente ou encore aux luttes pour les droits civiques ; ces conquêtes populaires ont représenté autant de ruptures s’opposant à la domination des élites.

Nos oligarques contemporains, en réaction à une opposition, tentent de rétablir leur droit exclusif à la prise de parole dans l’espace public. Le démantèlement de l’État social vise certes à libérer le monde des affaires de certaines entraves gênantes à la poursuite de ses activités, mais il vise davantage à défaire le compromis établi entre deux logiques politiques antagoniques : la logique policière qui quadrille et encadre la domination des classes dominantes et la logique démocratique qui voit en l’État l’incarnation de la volonté populaire et le meilleur gardien de l’intérêt général.

Machiavel a caractérisé cette structuration conflictuelle du politique comme étant une opposition entre la volonté des grands à dominer et la volonté des petits de ne pas vivre sous leur emprise. Selon le schéma machiavélien, l’État social n’est rien d’autre qu’un compromis momentané cherchant à balancer ces deux «  humeurs  ». Les dominants ont donc toujours gardé la haute main sur l’État, mais ils ont dû composer avec l’entrée en scène d’un nouvel acteur politique, le peuple.

Le néolibéralisme institue donc un nouveau rapport de force entre la volonté des « grands  » et celle des «  petits  ». Les réformes néolibérales ne visent pas d’abord les baisses d’impôt, ni les coupures dans les dépenses sociales, ni la libéralisation des échanges. Une lecture attentive du néo­libéralisme nous montre que ces réformes opèrent surtout une reconfiguration de l’imaginaire politique destinée à légitimer l’objectif de rétablir la capacité des élites à exercer une domination sans partage. En clair, le néolibéralisme n’est que l’actualisation contemporaine de la haine ancestrale des oligarques envers ce qu’ils considèrent le scandale démocratique.

Gouverner sans le peuple

L’État néolibéral est l’expression de la résurgence de la volonté des classes dirigeantes d’installer une logique de domination policière pour reléguer les différentes formes d’expression politique des classes populaires à l’extérieur de l’espace public. Désormais, chaque irruption populaire est taxée d’ignorance, d’irrationalisme ou d’immobilisme par la pensée dominante. Prenons simplement en exemple le traitement réservé aux opposants à la centrale du Suroît ou, plus récemment, à ceux qui « s’entêtent  » à ne pas comprendre que l’exploitation du gaz de schiste devrait être une priorité nationale.

«  L’ignorance reprochée au peuple, note Jacques Rancière, est simplement son manque de foi. De fait, la foi historique a changé de camp. Elle semble aujourd’hui l’apanage des gouvernements et de leurs experts. C’est qu’elle seconde leur compulsion la plus profonde, la compulsion naturelle au gouvernement oligarchique  : la compulsion à se débarrasser du peuple et de la politique. En se déclarant simples gestionnaires des retombées locales de la nécessité historique mondiale, nos gouvernements s’appliquent à expulser [de nos sociétés] le supplément démocratique [2].  »

Parallèlement à cette disqualification progressive des formes populaires de participation politique – manifestations, pétitions, occupations, émeutes, boycotts, etc. –, on retrouve une concentration du pouvoir au sein d’un nouveau compromis étatique. Celui-ci s’institue autour d’une monopolisation du pouvoir par les classes dominantes. La capacité citoyenne à « prendre la parole  » se voit du coup réduite qualitativement et quantitativement. Seuls ceux qui détiennent les titres de légitimité propres à l’élite peuvent continuer d’utiliser pleinement leur droit à la prise de parole.

Ainsi, les acteurs intervenant dans l’espace public deviennent interchangeables, qu’il s’agisse de nos politiciens de profession, des porte-parole reconnus du monde des affaires ou d’un quelconque expert devant expliquer en quoi la soumission à la volonté des élites est une fatalité. Le désaccord, lorsqu’il prend une forme radicale, formulé par des sujets politiques «  non conformes », se trouve invalidé avant même d’être énoncé.

Les classes dominantes – soit l’overclass, la bourgeoisie nationale, les coordonnateurs et leurs intellectuels organiques – sont à l’œuvre depuis une trentaine d’années, tentant de mettre en place un État qu’ils pourront contrôler totalement. L’État peut désormais privatiser les services publics, imposer des budgets d’austérité sociale, taxer les pauvres, déclarer la guerre, réprimer violemment la contestation, etc. Tout cela, l’appareil des oligarques peut le faire en invoquant sa capacité exclusive à déterminer le cadre dans lequel doit être recherché le bien commun. Les intérêts des élites qui composent cet État s’en trouvent forcément consolidés.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Philippe Hurteau

Chercheur à l’IRIS

NOTES

[1] Budget du Québec, 1996-1997 – 2010-2011.

[2] Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005, p. 89.

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