Une révolte à politiser

No 39 - avril / mai 2011

Maghreb et Proche-Orient

Une révolte à politiser

Les peuples du Maghreb et du Proche-Orient se révoltent vaillamment face à leurs oligarchies respectives. Ces révoltes, toutefois, constituent un invariant historique qui n’a jamais cessé depuis les indépendances de ces pays il y a près d’une cinquantaine d’années. Il reste toutefois à politiser ce sentiment de révolte pour lui permettre d’insuffler une véritable logique de rupture avec les différents régimes en place, mais aussi avec l’ordre mondial global qui les sous-tend.

Ces régimes ont tous la particularité d’être des dictatures gérées de façon patrimoniale par des oligarques rentiers qui s’adossent à des pouvoirs policiers qui ne permettent aucune forme de dissidence : médias sous surveillance, systèmes de justice aux ordres, partis politiques inféodés aux polices politiques, secteurs économiques entre les mains de barons lourdement armés par des compagnies privées, etc. Ainsi, des logiques mafieuses prévalent dans différents secteurs économiques privatisés à la faveur des réformes économiques induites par leurs bailleurs de fonds – Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, Club de Paris – depuis une vingtaine d’années.
Toute remise en cause de cette logique de prédation se solde par l’intimidation, l’emprisonnement ou l’élimination physique. Ces éliminations se produisent même souvent en exil : ainsi, les opposants Mehdi Ben Barka et Ali Mécili, respectivement Marocain et Algérien, ont été assassinés, en France, sur le sol de l’ancienne puissance colonisatrice. Jusqu’à ce jour, les autorités françaises n’ont pas été d’un grand secours pour faire la lumière sur ces cas. Il est vrai que les deux hommes, issus de l’opposition de gauche, sont un exemple du type de discours que les grandes puissances, rompues à la seule logique néocoloniale, ne veulent pas voir émerger dans cette région, qui subit avec force le poids d’un impérialisme occidental essentiellement soucieux de préserver les intérêts de ses classes dominantes en consolidant des régimes iniques et népotiques.

L’irruption du peuple sur la scène politique

Que se passe-t-il dans cette région du monde qui soit si inédit ? Ce à quoi nous assistons, c’est à l’émergence sur la scène sociale et politique de catégories sociales qui n’avaient jusque-là pas vocation à s’exprimer sur les choses de la cité. Nous assistons à l’irruption du peuple dans l’arène politique dans des sociétés où le politique a toujours été une affaire de rapports de force bruts que les possédants faisaient subir à des masses qu’ils méprisaient largement. Ces révoltes nous montrent ce dont le peuple est capable au-delà des seules échéances électorales. Nous sommes témoins d’une appropriation des espaces publics et de formes de mobilisations inédites. La preuve nous est ainsi donnée qu’il faut garder vivante dans nos esprits l’idée que la rue n’est pas seulement un espace social, mais aussi un lieu de conflit et de lutte. C’est donc le politique qui se libère et s’autonomise dans des sociétés où nous avons tendance à penser que c’est face au seul pôle religieux qu’il faut s’affranchir. Autonomie du politique face au religieux, mais aussi et surtout face au militaire, au policier et à l’arbitraire de l’injustice.

Si nous parlons de révoltes et non de révolution, c’est précisément parce que nous percevons bien que les forces du changement potentiel et celles du statu quo – voire de la contre-révolution – se côtoient et s’affrontent dans le même mouvement historique. Si la révolte est ainsi une indignation devant l’inacceptable, la révolution est davantage un long cheminement fait d’allers-retours, de flux et de reflux qui contribuent dans ce combat dynamique à rendre révolu un ordre social traversé par des contradictions désormais irréconciliables.

Cette région témoigne sans doute d’une importante faille dans la dynamique globale du capitalisme. Certes ces révoltes ont une portée démocratiques à travers l’élargissement des droits et libertés, mais elles expriment aussi un ras-le-bol face à un marasme social largement tributaire de notre modèle économique dominant, qui a confiné de larges couches de ces sociétés au dénuement et à des inégalités sociales qui se sont grandement creusées au fil des décennies. Ces régimes ne parviennent plus à appliquer les réformes ultralibérales qui y prévalent depuis le début des années 1980 par la seule forme de la coercition policière. L’incurie et l’illégitimité qui frappent ces systèmes sont telles que les populations ne se satisferont pas de changements cosmétiques qui ne remettraient pas en question leur rôle d’alliés subalternes des puissances impérialistes.

Le spectre du chaos et du vide politique

Un mot enfin sur le spectre du chaos et du vide brandi dans nos médias face à ces soulèvements populaires. Si le vide désigne le fait que des millions de personnes s’intéressent plus que jamais à la chose politique et publique et s’investissent dans des assemblées citoyennes et de quartier ou dans des comités au sein de leurs syndicats, alors il faut s’en réjouir. Le vide que l’on craint exprime surtout la hantise d’une vision élitiste qui peine à concevoir que l’exercice démocratique ne soit pas réservé aux seuls professionnels de la politique qui en font une chasse gardée. Cette grande effervescence démocratique est au contraire à saluer. Une vision de la politique qui refuse de s’ouvrir sur l’inédit traduit une incapacité à imaginer l’inconnu et l’à-venir (à ne pas confondre avec le futur) comme un nouvel horizon insoupçonné de potentialités et de possibilités.
Car, comme le disait récemment avec force et justesse le philosophe Alain Badiou (Le Monde, 18 février 2011) qui commentait les soulèvements en Tunisie et en Égypte, « dans la situation de misère politique qui est la nôtre depuis trois décennies, n’est-il pas évident que c’est nous qui avons tout à apprendre des soulèvement populaires du moment ? » Ne devons-nous pas de toute urgence étudier de très près tout ce qui, là-bas, a rendu possible le renversement, par l’action collective, de gouvernements oligarchiques corrompus et, en outre – et peut-être surtout – en situation de vassalité humiliante par rapport aux États occidentaux ? Oui, nous devons être les écoliers de ces mouvements, et non leurs stupides professeurs. Car, ajoute Alain Badiou, « ils rendent vie, dans le génie propre de leurs inventions, à quelques principes de la politique dont on cherche depuis bien longtemps à nous convaincre qu’ils sont dé­suets. Et tout particulièrement à ce principe que Marat ne cessait de rappeler : quand il s’agit de liberté, d’égalité, d’émancipation, nous devons tout aux émeutes populaires. »

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