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Éditorial du no. 38

Aujourd’hui la Tunisie, demain le Maghreb et ailleurs !

Le Collectif de la revue À bâbord !

La fuite vaudevillesque du président tunisien Ben Ali, le 14 janvier dernier, après plusieurs semaines de mobilisations populaires contre son régime répressif marque une étape politique importante non seulement pour la Tunisie, mais aussi pour toute la région et l’ensemble du monde arabe. Il s’agit d’une victoire historique, car c’est la première fois depuis les années 1980 qu’une révolte populaire réussit à faire reculer une dictature bien installée au pouvoir depuis plus de 20 ans.

C’est aussi, hélas, une victoire qui a été chèrement payée avec plus de 50 morts, victimes des balles des forces de police. Enfin, c’est une victoire fragile, car sans une politisation du mouvement populaire ses fruits risquent, comme cela s’est produit en Algérie après les journées d’octobre 1988, d’être subtilisés par une autre fraction de l’élite dominante. Car il ne faut pas l’ignorer, les forces du statu quo pullulent !

Une révolution démocratique

Issue de la rue, des jeunes et des chômeurs, cette révolution s’est faite non seulement contre la dictature en place, mais aussi contre le chômage (selon les statistiques officielles, le chômage s’élève à 14 %, mais le vrai chiffre est presque du double tandis que chez les jeunes, il atteint les 35 à 40 %), la vie chère, l’absence d’avenir, la corruption et le mépris. En bref, il s’agit d’une lutte pour la dignité populaire dont les échos risquent de se répercuter ailleurs.

De fait, les plaies qui affligent la Tunisie – chômage, corruption et autoritarisme – frappent toute la région dont le pays voisin, l’Algérie. En 2010, cette dernière a connu, sans que les grands médias occidentaux en fassent vraiment mention, entre 9 000 et 10 000 émeutes. Le 5 janvier 2011, une provocation policière à Bab-El-Oued, quartier populaire d’Alger, déclenche une révolte qui se propage rapidement à l’ensemble du pays.

Là encore, c’est l’explosion du ras-le-bol des couches populaires, un « Ya Basta ! » face à la répression et à la misère programmées par l’État. Et si la rue, en Algérie comme en Tunisie, est l’acteur important de ce sursaut de dignité, c’est qu’il y a, dans ces deux sociétés comme dans l’ensemble du monde arabe (on le voit en Égypte et ailleurs) et même, faut-il le dire, un peu partout sur la planète, une volonté de bâillonner toute initiative pouvant donner corps aux aspirations populaires. C’est ce qu’exprimait d’une manière éloquente le manifeste des jeunes palestiniens de Gaza, lancé sur Internet début janvier 2011 : « Merde au Hamas. Merde à Israël. Merde au Fatah. Merde à l’ONU et à l’UNRWA. Merde aux États-Unis d’Amérique ! »

Le double jeu des puissances occidentales

Ce cri est un début, mais seulement un début. Le départ du président Ben Ali est un autre pas en avant. Les peuples de cette région espèrent que l’expérience tunisienne sera méditée. Ce qu’ils demandent aussi aujourd’hui, c’est que cesse le soutien de certaines puissances aux régimes en place.

Comment accepteraient-ils les propos du Quai d’Orsay et de l’Élysée ? Aujourd’hui, la priorité pour la France devrait-elle être, encore, de proposer une assistance technique à la gestion soft des manifestations et à la formation des forces de répression ? L’équation arabe se limiterait-elle encore au choix réducteur et simpliste entre les militaires en place ou les Talibans ? Pourquoi aux États-Unis, en France et plus généralement en Europe, est-il possible d’intégrer les forces politiques racistes, xénophobes, extrémistes voire fondamentalistes dans le système démocratique, tout en déniant dans le même temps aux peuples du Sud la capacité de gérer pacifiquement, politiquement et démocratiquement, les forces radicales et extrémistes ? La réponse est simple : un quasi-racisme ordinaire s’est instillé dans nos consciences.

À ce titre, l’invocation du « péril » islamiste pourrait jouer un rôle, comme ce fut le cas après les élections de 1992 en Algérie ou celles de 2007 dans les territoires palestiniens, pour justifier à nouveau une fermeture brutale du champ politique. Cette fermeture recevrait, comme par le passé, l’aval des grandes puissances occidentales comme les États-Unis et la France qui sont, ultimement, les « grands patrons » de ces régimes corrompus et dépendants. Il s’agit donc de savoir si l’Occident va enfin cesser de pratiquer une politique à deux volets, envahissant l’Irak en 2003 au nom de la démocratie et soutenant dans le même temps des régimes comme celui d’Alger ou de Moubarak en Égypte, le tout au nom d’intérêts économiques et géopolitiques.

La nécessaire solidarité internationale

La partie pour le peuple tunisien n’est donc pas encore gagnée. Une réelle démocratisation implique non seulement des changements politiques en profondeur, mais aussi une réorientation importante au plan économique en vue, minimalement, d’améliorer les conditions de vie de la population et, à plus long terme, de sortir de la dépendance. Les obstacles sur ce chemin sont nombreux et il faudra toute la vigilance des couches populaires tunisiennes pour les contrer ainsi qu’une solidarité régionale et internationale effective.

Saluons donc le peuple tunisien pour sa constance et son courage. Un petit pays peut-être, un grand peuple assurément !

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