Les conglomérats médiatiques

Chiens de garde de l’économie

Dossier : Les classes dominantes au Québec

Éric Martin

« Pouvons-nous encore revendiquer le titre de chiens de garde de la démocratie alors que seule une modeste partie des ressources financières et humaines des médias sert la vie démocratique ? » Le thème de la plénière inaugurale du dernier congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a de quoi inquiéter, à tel point qu’on se demande si l’on peut encore parler du journalisme comme d’un quatrième pouvoir. Examinons comment le secteur des médias se restructure sous la houlette des grandes corporations.

Contre-pouvoir ou entreprise comme les autres  ?

La fonction historique du journalisme est celle d’un contre-pouvoir opposant le débat public démocratique à l’arbitraire et au secret du pouvoir monarchique. Le journalisme est ainsi lié à l’institution d’un espace politique critique dans la société, basé sur un idéal de souveraineté populaire. Parler et débattre, cela voulait dire avoir une prise sur le monde, et pouvoir choisir collectivement les orientations qui allaient déterminer l’avenir.

Cet idéal journalistique, lié à l’idée de la participation démocratique, sera bien vite renversé par une autre forme sociale, la forme capitaliste. Dorénavant, ce qui reliera les individus les uns aux autres sera uniquement leur participation à la production-consommation économique. Dans cette forme sociale, le langage, la culture, le symbolique ne sont plus les instruments du débat public, mais deviennent des supports pour accumuler de la valeur. Ici, on ne parle pas, on ne débat pas : on est spectateur, moyennant tarif. L’orientation du monde, elle, est dictée par les impératifs de la croissance capitaliste.

Dans un tel contexte, la fonction politique de contre-pouvoir du journal et des journalistes est remplacée par leur fonction économique. Le journal devient une entreprise comme les autres, et l’information, une marchandise et un investissement à rentabiliser. Les journalistes deviennent des «  producteurs de contenu  » de plus en plus numérisé, que l’on recycle sur toute les « multiplateformes  » qui appartiennent aux grands conglomérats pour que chaque « contenu » génère un maximum de profits.

C’est ce qui explique la place croissante que prend le divertissement facile au détriment de la nouvelle : le spectacle vend bien. L’information, de manière plus perverse, sert aussi de relais idéologique aux grandes corporations. Elle permet de répercuter l’imaginaire dominant du capitalisme à travers l’ensemble des couches sociales : la réalité se résume à l’économie, la croissance doit être maintenue, il faut ouvrir de nouveaux espaces d’investissement et de production de valeur financière, etc. L’important, ici, est la centralité de l’économie comme référent universel : tout doit y être adapté et sa domination sur le reste des rapports sociaux doit s’exercer sans aucune limitation.

Gesca et Quebecor  : deux cas exemplaires

Quelques exemples pour illustrer cela. L’empire PowerCorp-Desmarais, qui publie La Presse et Le Soleil, a aussi des investissements en Chine (acier, électricité, mines, énergie, immobilier, aviation, tunnels, communications, distribution de véhicules et de produits de consommation), en Europe (pétrole, constructions, mines, alcool, eau, déchets, gestion de cliniques privées) et dans l’assurance-vie au Canada. Pour PowerCorp, la communication est un investissement à rentabiliser parmi d’autres, en plus d’être un outil devant mousser la rentabilité de l’ensemble des activités du conglomérat. En 2009, l’édition du dimanche est abolie à La Presse en même temps qu’intervient un recul des conditions de travail. La même chose se produit présentement au Soleil, où l’on tente d’augmenter la semaine de travail. D’autre part, l’information est un moyen de diffuser dans la société une « pensée économique  » favorable au capital de risque et à l’investissement. Il n’y a pas de mystère : ces gens-là voient la société comme un champ de placements, et ils veulent propager la bonne nouvelle.

L’empire Quebecor, pour sa part, est un cas d’école qui illustre bien les différents modes de concentration des médias. Quebecor possède non seulement beaucoup de médias appartenant à un même marché, mais assure aussi toutes les étapes de la production de contenu, de l’artiste qui performe aux rayons de disques chez Archambault, en passant par la distribution et la promotion croisée dans ses différents médias. Pour réduire ses coûts, Quebecor a décidé de casser le syndicat du Journal de Montréal, en lock-out depuis deux ans. On produit l’information ailleurs et, à travers l’agence QMI, on la recycle sur les différents supports du groupe. Le journal est produit sans journalistes, mais on y trouve plusieurs chroniqueurs néolibéraux ou libertariens. Le groupe lancera bientôt la chaine néoconservatrice SUN TV, la « Fox News du Nord  ».

Dans un tel contexte, les journalistes n’ont plus comme rôle que celui de producteurs de contenu vendable et de « chiens de garde de l’économie ». Le reste est, comme l’écrivait récemment PKP au Devoir, bon pour les amateurs de roman. Si seulement on pouvait faire produire un journal web par des robots qui repiquent l’information provenant d’autres sites et qu’on pourrait vendre à gros tarif  ! Quant à la démocratie et au débat, cela cause surtout du désordre et de l’immobilisme tout en troublant la bonne marche de l’investissement et de la croissance.

Le mépris

Il faut mesurer ce qu’une telle vision du monde comporte de mépris, non seulement pour le rôle politique de contre-pouvoir du journalisme et de l’institution-journal, mais aussi pour la population en général et les institutions publiques. Tout cela n’est que variable à exploiter dans une stratégie d’accumulation et d’investissement. Chacun n’est que pion sur l’échiquier, dont on ne sollicite pas l’intelligence, mais le portefeuille et l’admiration béate.

La concentration et la marchandisation de la presse ont fait l’objet de nombreuses enquêtes et commissions depuis des décennies sans qu’aucune mesure concrète ne soit adoptée. Le dernier en lice, le Rapport Payette, avait des airs de démission. Stéphane Baillargeon, dans Le Devoir [1], signalait que le rapport ne fait rien pour régler un problème qu’il constate pourtant  : le déclin dans la diversité des voix, «  l’hyperpropriété » et un « modèle d’affaires » qui « gère » la « production » de l’information comme une quelconque «  marchandise  ». À la place, on mise sur la promotion de la déontologie à travers un processus d’émulation-récompense.

À quoi sert-il encore d’écrire dans une société qui se raconte comme un livre de banque ? Pour les grands conglomérats, l’information n’est que l’écho sonore de la croissance économique. Voilà ce qu’il faut briser, pour que l’information retrouve sa qualité de denrée démocratique et d’étoffe de liberté.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Éric Martin

Professeur de philosophie, Collège Édouard-Montpetit

Chercheur à l’IRIS

NOTES

[1] Stéphane Baillargeon, «  D’une éthique à l’autre », Le Devoir, 31 janvier 2011.

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