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Analyse du discours

Wikileaks et les habits de l’empereur

Philippe de Grosbois

En novembre dernier, l’organisation Wikileaks a débuté la publication de câbles diplomatiques américains, causant la commotion que l’on connaît. L’hypo­crisie des autorités américaines, promptes à con­damner les attaques à la liberté d’expression sur Internet provenant d’États rivaux, mais indignées lorsque cette liberté nuit à ses propres intérêts, n’a rien de bien étonnant. Par contre, la réaction d’une bonne part de la communauté journalistique mondiale laisse pour le moins perplexe, au point où on y trouve une raison supplémentaire de s’interroger sur la vitalité de la profession.

Petit détour par un conte d’Andersen

En 1837, l’écrivain danois Hans Christian Andersen publie le conte Les habits neufs de l’empereur. On se souviendra qu’il y est question d’un souverain qui reçoit la visite de deux tisserands escrocs qui lui offrent de concevoir des habits uniquement visibles aux yeux d’individus intelligents. Les conseillers de l’empereur s’empressent de complimenter celui-ci sur ses nouveaux vêtements de peur de perdre sa considération. C’est lors d’un défilé impérial qu’un enfant s’écrie : «  Mais le roi est nu !  » Ridiculisé par le public, le souverain poursuit sa marche dans l’humiliation.

Au XXIe siècle, on pourrait soutenir que Wikileaks est l’un de ces enfants. Lui aussi, en divulguant des vérités parfois élémentaires mais souvent révélatrices, interroge directement la légitimité du pouvoir de l’État. Cependant, le conte d’Andersen néglige de nous dire quelle fut la réaction des conseillers de l’empereur à la suite de la révélation. À notre époque, plusieurs commentateurs et politiciens se chargent malgré eux de nous offrir la réponse. Voyons les différentes stratégies que l’on adopte lorsqu’on cherche à éviter de discuter le contenu mis en lumière par Wikileaks.

«  Circulez, y’a rien à voir  »

Une première méthode est, bien sûr, la banalisation du phénomène. Dans les premières semaines suivant l’amorce de la divulgation des câbles, on ne cessa d’entendre qu’au fond Wikileaks se bornait à révéler des potins diplomatiques. Tel un Échos-Vedettes d’ambassades, Wikileaks nous instruirait de ce que les officiels américains pensent de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel. Rien de bien étonnant, semble-t-il, puisque la diplomatie implique nécessairement d’habiller la réalité avec des costumes respectables. C’est ce qu’a soutenu Pierre Foglia, qui nous a habitués à plus de perspicacité ­­ : «  La diplomatie (...), ça prend des formes, des retenues et des tas de conventions. Cela n’empêchera pas le consul de la Papouasie de confier à sa femme qu’il en a marre d’être à Montréal, d’ajouter que c’est un pays de merde et qu’il a hâte d’être nommé à Monaco.  » (La Presse, 2 décembre 2010).

Même un érudit de la trempe d’Umberto Eco n’a pas daigné aller beaucoup plus loin dans son portrait des câbles publiés par Wikileaks : «  Les « extraordinaires » révélations américaines sur les habitudes sexuelles de Berlusconi ne font que rapporter ce qui depuis des mois pouvait se lire dans n’importe quel journal  », écrivait-il début décembre (voir «  Hackers vengeurs et espions en diligence  » sur libération.fr).

Ainsi, outre des potins, Wikileaks ne «  révèle » que ce qu’on savait déjà. Or, qui savait que le département d’État américain avait cherché à obtenir les numéros de carte de crédit et l’ADN de représentants de l’ONU ? Que Pfizer a cherché des informations compromettantes sur le ministre de la Justice du Nigeria pour faire annuler une poursuite judicaire à son endroit ? Par ailleurs, on oublie que Wikileaks a divulgué et divulguera plusieurs autres types de documents.

Devant de telles révélations, d’autres iront plus loin, disant qu’on n’était peut-être pas au courant de ce qui se tramait dans les coulisses, mais qu’il n’y a là rien de bien étonnant, puisque c’est ainsi que le gouvernement états-unien (ou « le monde  », ou «  le système  ») fonctionne. Cette affirmation témoigne d’un cynisme aigu : la vérité, servie sur un plateau d’argent, n’émeut plus bon nombre de commentateurs, qui déploreront plus tard le désabusement du citoyen moyen. Or, si des preuves d’actes illégaux, immoraux ou illégitimes de la part de gouvernements et de corporations sont sans intérêt, alors pourquoi avons-nous des journalistes ? Con­tentons-nous des dociles agences de presse, qui sont très compétentes pour transformer les communiqués de presse des puissants en articles « objectifs ».

«  Du sang sur les mains  »

Une autre réaction, plus courante chez les politiciens cette fois, se situe à l’opposé du spectre : Wikileaks a «  du sang sur les mains  » et devrait être pourchassé tel Al-Qaïda (Sarah Palin), Julian Assange est un «  high-tech terrorist » (Joe Biden). Bob Beckel, commentateur chez Fox News et, faut-il le préciser, d’allégeance démocrate, a pour sa part affirmé : «  Un homme mort ne peut pas préparer des fuites. Cet homme est un traître et est allé contre toutes les lois américaines. Je ne suis pas pour la peine de mort, alors il faudrait que quelqu’un tire illégalement sur ce fils de pute.  »

En-dehors du fait que les documents publiés par Wikileaks et ses associés n’ont causé aucun décès, on est frappé par ce double discours  : d’une part, les documents sont des ragots sans importance ; d’autre part, Wikileaks est une organisation terroriste. Certains s’aventurent même à soutenir les deux à la fois  : Tom Flanagan, ancien conseiller de Stephen Harper, a suggéré à Barack Obama d’utiliser un drone pour assassiner Assange, affirmant du même souffle que la plupart des documents sont probablement inoffensifs [1].

Sans toujours aller aussi loin, certaines formulations journalistiques suggèrent l’irresponsabilité d’Assange et de Wikileaks : ainsi, on affirme que 250 000 câbles diplomatiques ont été « dévoilés au grand jour  » ou «  de manière indiscriminée  », alors qu’à peine 1 % de ces câbles ont été publiés dans le premier mois de l’opération. Par conséquent, dans la tourmente entraînant les démêlés de Julian Assange avec la justice et sa possible inculpation aux États-Unis pour espionnage, plusieurs journalistes diront qu’il «  devait s’y attendre  ». On trouvera un exemple consternant de cela dans une entrevue qu’Assange a accordée à Steve Kroft, de 60 minutes, lorsque celui-ci lui fait la morale  : « Mais vous avez joué avec les forces de la nature. Vous avez fait de personnes parmi les plus puissantes du monde vos ennemis. Vous deviez vous attendre à ce qu’il y ait des représailles », ajoutant  : « Vous n’avez pas respecté les règles, les règles des États-Unis [2]. » De même, une journaliste de CNN a demandé à Glenn Greenwald, collaborateur à Salon.com et allié de Wikileaks et Assange : « Assange ne devrait-il pas être préparé à faire de la prison pour ce qu’il a fait ? [3]  » Non seulement cela témoigne-t-il d’un manque flagrant de solidarité à l’égard d’une organisation qui s’inscrit dans la tradition la plus noble du journalisme, mais ces dernières affirmations sont même mensongères puisque la publication de documents confidentiels n’est pas un crime de la part de quelqu’un ne travaillant pas pour le gouvernement américain.

«  Vers la dictature de la transparence  »

D’autres réflexions tentent d’appréhender le phénomène Wikileaks dans une perspective plus large, en s’interrogeant à juste titre sur une modification des rapports entre le citoyen et l’État à l’ère d’Internet. Malheureusement, bon nombre des réflexions de la part de chroniqueurs dérivent vers des scénarios-catastrophes : désormais, plus rien ne pourra être secret. On trouvera un bon exemple de cela dans les écrits de Mathieu Bock-Côté à ce sujet. Toujours prêt à dénoncer les élites lorsqu’il les trouve coupables de soi-disant propagande multiculturaliste, Bock-Côté se porte cette fois à la défense de l’État et de ses secrets (notamment dans... Le Trente, la revue de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec !). Son texte « Wikileaks – La transparence radicale  », publié dans La Presse du 7 décembre 2010, témoigne une nouvelle fois de son faible pour le sophisme de la pente glissante : «  La fanatisation de la transparence risque de dégénérer en fantasme totalitaire. » Dans ces campagnes de peur entourant cette menace que serait la transparence, les amalgames avec Facebook sont aussi nombreux que trompeurs : Facebook est une entreprise engendrant des milliards de profit en vendant la vie privée et les amitiés de ses usagers, alors que Wikileaks est une organisation militante de peu de moyens qui cherche à mettre au jour les crimes et les mensonges des États et des corporations.

De même, lorsque certains journalistes clament qu’Assange se contredit lorsqu’il cherche à garder sa vie privée loin des projecteurs, alors qu’il affirme se battre pour plus de transparence, on ne sait si on doit être accablé par leur ignorance ou leur mauvaise foi. Depuis des années, les informaticiennes militantes luttent pour une juste séparation de l’intérêt public et de la vie privée, combattant le Patriot Act américain, dénonçant Facebook et Google, tout en demandant une démocratie plus transparente et participative, en toute cohérence. On ne peut que constater les dommages causés par des décennies de journalisme people, selon lequel les habitudes alimentaires et les activités mondaines des célébrités sont considérées d’intérêt public. Bien entendu, tout le bruit autour des allégations de viol envers Julian Assange peut être compris dans cette perspective. Le point de vue des présumées victimes devrait être reçu avec le plus grand sérieux et on doit espérer que le processus juridique suivra son cours de la manière la plus équitable possible. Mais on ne peut manquer de s’interroger s’il n’y a pas ici une exploitation du féminisme à des fins politiques semblable à celle qui a nourri la vague islamophobe en Occident. Le 20 décembre 2010, l’émission américaine Democracy Now a présenté un débat houleux entre deux féministes américaines sur cette question complexe. On peut regarder cet échange sur le site web de l’émission.

Responsabilité journalistique et citoyenne

Il semble que Wikileaks ne nous révèle pas seulement les abus des États ou des corporations, mais aussi l’inféodation de nombreux journalistes et chroniqueurs à ces organisations. Voilà qui devrait être une source d’inquiétude pour quiconque se soucie déjà de l’avenir de la profession de journaliste, à l’heure des journaux gratuits et de l’odieux lock-out au Journal de Montréal. Si la vérité a pu autrefois être un mal nécessaire pour les magnats des médias, tout semble indiquer qu’ils sont désormais en guerre ouverte contre elle. Une telle situation devrait interpeller directement lesa journalistes, comme le souligne Jonathan Trudel, rédacteur en chef du Trente  : « Et si la méfiance, voire le dédain, de nombreux journalistes à l’égard de Wikileaks venait en partie du fait qu’ils font maintenant eux-mêmes partie de l’establishment ? [4] » Mais elle devrait également interpeller l’ensemble des citoyennes sur leur propre rapport à la vérité. Car devant de telles preuves, on ne pourra plus dire «  Nous ne savions pas  ». Par ces révélations, Wikileaks nous rend complices des crimes commis par nos gouvernements... du moins, tant que nous y restons indifférents.

NOTES

[1] Une simple recherche sur YouTube permettra au lecteur de retrouver ces deux dernières déclarations.

[2] Traduction libre. L’entrevue est également disponible sur YouTube.

[3] Greenwald a écrit des commentaires très intéressants à ce sujet. Voir «  The merger of journalists and government officials  », sur Salon.com, 28 décembre 2010.

[4] Jonathan Trudel, «  Une carte de presse pour Julian Assange ?  », Le Trente, février 2011.

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