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Santé

Une pilule difficile à avaler

Abus des pharmaceutiques

Daniel Chapdelaine

Au Canada, 10 % du PIB est consacré aux dépenses totales en santé [1].Institut canadien d’information sur la santé, Tendance des dépenses nationales de santé, 2010., ce qui nous place au 5e rang mondial. Les médicaments comptent pour une bonne partie de ces dépenses. En effet, le coût moyen des médicaments au Canada se hisse au 3e rang parmi les plus élevés au monde, pour des dépenses totales de 28 milliards $ (7,5 G$ au Québec), en hausse de 10 % par année (1985-2008). L’impact du prix des médicaments sur le coût total des soins de santé est remarquable : de 9 % en 1985, il est passé à 16 % en 2008 au Canada et même à 21 % au Québec !

L’industrie pharmaceutique au Québec

En 2008, le Québec comptait 145 entreprises pharmaceutiques, certaines parmi les plus importantes transnationales ayant des bureaux et des laboratoires dans la région montréalaise  : Pfizer, AstraZeneca, Boehringer Ingelheim, Glaxo-Smith-Kline Biologicals, Laboratoires Abbott, Merck, pour ne nommer que celles-là. Cette industrie, qui fait la fierté du Montréal Inc. en raison de ses 21 000 emplois, constitue également un secteur de l’économie très lucratif. Le niveau de concentration dans l’industrie pharmaceutique, phénomène exacerbé par une série d’achats/fusions ces dernières années, n’est pas étranger au rendement sur le capital investi en moyenne de 30 % après impôts (1995-2005), un taux ahurissant digne d’une industrie oligopolistique [2].

Faire la cour au médicament innovateur

Selon le CEPMB, les investissements en recherche et développement (R-D) pharmaceutique au Canada (1,1 G$ en 2009) sont concentrés au Québec (45 %, principalement des produits innovateurs, brevetés) et en Ontario (40 %, surtout des génériques, copies de médicaments au brevet échu). Entre le moment du brevet (qui dure 20 ans) et la commercialisation du médicament breveté, il s’écoule en moyenne 10 ans, ce qui laisserait 10 ans d’exclusivité de vente, période durant laquelle les concurrents ne peuvent commercialiser des génériques, qui se vendent normalement à demi prix de l’original. Depuis 1994, le Québec assure le remboursement par la RAMQ des produits innovateurs 15 ans à compter de leur mise en marché, soit environ 5 années supplémentaires, mesure unique au Canada. Cela explique que seulement 15 % des médicaments achetés au Québec sont des génériques, contre 20 % au Canada. Ce renoncement au bas prix, qui coûte 160 M$ par année au Québec, s’ajoute aux nombreux autres avantages que le Québec offre aux pharmaceutiques  : crédits d’impôts à l’investissement en R-D, congés d’impôts de cinq ans pour les chercheurs étrangers, etc. Sans compter la présence au Québec de personnel hautement qualifié, formé aux frais de l’État sans participation de l’industrie, si ce n’est quelques milliers de dollars par année pour des bourses d’études et du soutien aux programmes de conférences de quelques universités. Cela dit, on peut se questionner également sur la gourmandise des compagnies de médicaments génériques  : une étude du CEPMB [3] a comparé les prix des génériques avec 11 autres pays industrialisés et on en conclut que c’est au Canada que les prix sont les plus élevés, soit le double de la moyenne des autres pays.

Marketing

Les pharmaceutiques justifient ces marges de profit indécentes par les énormes coûts reliés à la recherche et du niveau de risque associé à celle-ci. Cependant, une large part du budget de l’industrie ne va pas dans la recherche, comme on pourrait le penser, mais plutôt dans les dépenses de marketing et les frais d’administration, qui représentent le double ou même le triple des inves­tissements en recherche [4]. Non seulement ces budgets de publicité faramineux gonflent inutilement le prix des médicaments, mais aussi le marketing agressif des pharma rime souvent avec tentatives de corruption des médecins et des pharmaciens (cadeaux allant de cartes cadeau dans des chaînes de magasin à des «  séances de formation  » sur des bateaux de croisière en Méditerranée, en passant par des ordinateurs personnels), pour être bien certain que nos professionnels prescrivent la «  bonne drogue  ». Cela conduit trop souvent à une sur-médication ou encore à la prescription du composé le plus onéreux, mais pas nécessairement le plus efficace ni le plus sûr. Le lobbying très actif des pharma tente d’influencer les réglementations  : approbation de nouveaux médicaments non sécuritaires (rappelons le cas de l’anti-inflammatoire Vioxx de Merck, retiré du marché après l’apparition de centaines de cas de toxicité cardiaque) [5], politiques de remboursement par l’assurance publique, d’extension de la durée des brevets, etc.

Délocalisation

Malgré les nombreux avantages consentis aux transnationales multimilliardaires, on a remarqué un glissement des investissements en R-D ces dernières années, notamment via la sous-traitance de la production et de la recherche en Asie. Récemment, on a dû déplorer la fermeture de centres de recherches thérapeutiques parmi les plus actifs au Québec (Merck Frosst en 2010, Bristol-Myers-Squibb en 2007, Biochem Pharma en 2003) ou encore les récentes mises à pied chez Boehringer Ingelheim et Methylgene. Pour la petite histoire, la firme québécoise Biochem Pharma est lancée en 1986, puis hérite du 3TC, une molécule active contre le VIH issue des labos de l’Université McGill en 1989. Après l’approbation du 3TC par la FDA pour le traitement du SIDA en 1995, Biochem est achetée en 2001 par la firme britannique Shire, qui ferme les labos et met à pied les 400 employés du site en 2003. Ce n’était ni le savoir-faire québécois, ni l’environnement hautement stimulant du Québec qui intéressait Shire, mais plutôt le brevet du 3TC, l’un des médicaments les plus prescrits dans le monde pour contrer le SIDA. Ironiquement, le gouvernement du Québec présente BioChem Pharma comme un success story pharmaceutique bien québécois [6]. Les actionnaires qui ont empoché 6 G$ sont peut-être les seuls d’accord !

Un régime public universel d’assurance médicaments : solidarité et pouvoir de négociation

Un pays qui se dit progressiste comme le nôtre devrait se doter d’un régime universel d’assurance médicament. Par le fait même, on éliminerait les inégalités de traitement qui existent entre les travailleurs ayant accès à un régime collectif soutenu par l’employeur (16 millions de personnes au Canada), ceux qui cotisent à l’assurance publique de l’État (comme au Québec avec la RAMQ) et enfin, ceux qui n’ont pas d’assurances du tout. Car d’une province à l’autre, tout comme d’une classe de malade à l’autre, le prix assumé par le patient varie énormément pour une prescription, allant de 9 à 100 %. Mais au-delà de la solidarité, un régime universel (et non complémentaire comme celui du Québec) établirait un rapport de force, lié au volume, vis-à-vis des pharmaceutiques pour négocier les prix des médicaments. La prise en charge par l’État du système complet d’assurance médicament éliminerait l’intermédiaire qu’est l’assureur privé, diminuant ainsi les frais d’administration, mais permettrait également une meilleure cohérence entre les principaux éléments du système de santé, à savoir la direction de la santé publique, le système de soins et les agents thérapeutiques. Par exemple, des incitatifs financiers à l’investissement permettraient d’orienter la R-D autour de priorités nationales ou mondiales de santé publique, entre autres pour ordonnancer les crédits accordés aux «  maladies graves  » comme le cancer, le diabète ou les maladies tropicales, et les « maladies de confort » comme la dysfonction érectile ou les symptômes de la ménopause...

Québec Pharma : une utopie ?

À la lumière de la profitabilité abusive de l’industrie pharmaceutique, couplée au savoir-faire québécois en recherche thérapeutique reconnu (mais aussi en perdition en raison des nombreuses fermetures de centres de recherche), ne serait-il pas temps d’envisager sérieusement la création d’une société pharmaceutique d’État ? Les projets de R-D pourraient être orientés vers les besoins prioritaires du Québec et la venue d’un joueur non lucratif affecterait les prix à la baisse, relâchant ainsi la pression financière sur le système de santé. L’idée fait son chemin, mais n’est sûrement pas une priorité pour le gouvernement en place à Québec...

P.-S.

Illustration : Pierre Crepô

NOTES

[1] Institut canadien d’information sur la santé, Tendance des dépenses nationales de santé, 2010

[2] Léo-Paul Lauzon et Marc Hasbani, Analyse socio-économique  : Industrie pharmaceutique mondiale, 2006.

[3] CEPMB, Médicaments génériques au Canada : Structure de marché — Tendances et répercussions, 2010.

[4] Par exemple en 2009, le géant Pfizer a réalisé des ventes de 50 milliards $, en a dépensé 7,8 en R-D contre 14,9 en marketing et administration. Source  : Pfizer, Rapport annuel au 31 décembre 2009.

[5] Pour une bonne revue des scandales récents de l’industrie, lire Jean-Claude Saint-Onge, L’envers de la pilule. Les dessous de l’industrie pharmaceutique, Écosociété, 2004.

[6] Ministère du Développement économique, de l’Investis-sement et des Exportations, Stratégie biopharmaceutique québécoise, 2009.

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