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La vaccination contre le VPH

Une campagne pour les jeunes filles ou pour les pharmaceutiques ?

par Nathalie Parent

Nathalie Parent

Sur le marché depuis 2006, le vaccin Gardasil, qui immunise contre certaines souches d’infections causées par le virus du papillome humain (VPH) [1], a fait parler de lui comme nul autre vaccin. La vaste campagne de publicité lancée par son fabricant, Merck Frosst, a certes contribué à créer un certain sentiment d’anxiété quant à la prévalence du VPH et du cancer du col de l’utérus. Alors que sur nos télévisions, de jeunes filles nous disent « prendre leur santé en mains » grâce à Gardasil, aux États-Unis, on invite les jeunes filles à devenir « One Less Statistic », une femme de moins à « se battre » contre le cancer du col de l’utérus.

Développement… pharmaceutique

L’empressement de diverses provinces canadiennes à mettre sur pied des programmes de vaccination dès l’automne 2007 a contribué à créer un sentiment d’urgence. Mais qu’est-ce qui a bien pu conduire le gouvernement Harper à dégager, en mars 2007, un fonds de 300 millions $ à cette fin, et ce, moins d’un an après l’approbation du vaccin par Santé Canada. Ce faisant, il ne plaisait pas à sa base religieuse de droite qui craint que la vaccination encourage les jeunes à la promiscuité sexuelle. Était-ce alors pour séduire l’électorat féminin qui dénonce le piètre bilan de ce gouvernement en matière de défense des droits des femmes ? Permettez-nous d’en douter.

Une chose est claire : avec des projections de 1,4 milliard $ d’ici 2010 grâce à Gardasil seulement, Merck Frosst doit déployer toutes ses énergies pour établir sa part de marché. Le marché des vaccins, en pleine expansion, est maintenant considéré comme un des principaux moteurs de croissance pour les gros joueurs pharmaceutiques et la concurrence est vive. GlaxoSmithKline, un autre joueur important dans le monde des vaccins, estime quant à lui que l’opportunité de marché que représente son produit Cervarix, un autre vaccin contre le VPH bientôt sur le marché, lui apportera entre 3,5 et 7 milliards $ d’ici 2010 [2].

Un vaccin controversé

Le Québec a aussi emboîté le pas en annonçant la mise sur pied d’une campagne de vaccination dès la rentrée scolaire 2008. Tout porte à croire que cette campagne — estimée à 70 millions $ sur trois ans — ciblera les jeunes filles de moins de 12 ans. Comme le vaccin Gardasil est plus efficace s’il est administré avant toute forme d’infection par le VPH, donc avant d’avoir eu des rapports sexuels, il est recommandé aux jeunes filles entre 9 et 13 ans. Pourtant les études menant à son approbation ont été effectuées principalement auprès de jeunes femmes entre 16 et 26 ans [3].

Alors que la vaccination de masse contre le VPH a été applaudie par le milieu médical et par les institutions de santé publique, les groupes de femmes restent plutôt perplexes face à cette vaccination systématique. S’il est vrai que l’infection par le VPH touchera près de 75 % des femmes à un moment ou à un autre de leur vie, il faut savoir que près de 90 % des personnes infectées éliminent naturellement le virus en moins de deux ans. Seules les infections qui persistent au-delà de plusieurs années sans être détectées peuvent devenir cancéreuses. Pour la majorité des femmes, une dizaine d’années en moyenne peut s’écouler entre l’apparition de lésions causées par l’infection au VPH et le développement d’un cancer. Cette forme de cancer évolue donc très lentement et cela laisse le temps d’en détecter les signes avant-coureurs grâce notamment au test de Pap — test qui permet de détecter la présence de cellules anormales sur le col.

En réalité, selon l’Agence de santé publique du Canada, le fait de ne pas subir régulièrement de tests de Pap constitue le principal facteur de risque du cancer du col [4]. Les femmes qui en meurent sont celles qui n’y ont pas accès, qui ne se soumettent pas au test de dépistage ou qui ne sont pas suivies à la suite de résultats anormaux. Les femmes plus âgées, autochtones, immigrantes, vivant en régions éloignées sont donc plus à risque que les autres. Des 500 000 nouveaux cas de cancer dépistés en 2005 à travers le monde, 90 % se retrouvent chez les femmes des pays en voie de développement. Au Québec, les cas de mortalité liée à ce cancer touchent environ 0,001 % de la population.

Le vaccin Gardasil n’immunise pas contre tous les types de VPH associés au cancer du col de l’utérus, mais seulement contre deux souches responsables d’environ 70 % des cas. Tous s’entendent pour dire que, même vaccinées, les jeunes filles devront toujours se soumettre au test de Pap de façon régulière et qu’elles devront aussi se protéger contre les autres formes d’infections transmissibles sexuellement, qui sont pour la plupart en hausse au Québec ou à des niveaux très élevés.

Dans un contexte de pénurie de médecins et d’infirmières, de questionnements sur l’avenir de notre système de santé « faute de financement », d’absence de programme d’éducation sexuelle digne de ce nom dans les écoles, est-il logique que le gouvernement accepte de couvrir sans négocier à la baisse un vaccin vendu au prix exorbitant de 450 $ pour les trois doses requises ? N’aurait-il pas été plus bénéfique à long terme d’utiliser les 70 millions $ pour mettre en place des campagnes d’information indépendante sur le VPH et le cancer du col de l’utérus, pour promouvoir et accroître l’accès au test de Pap ou pour instaurer des programmes cohérents d’éducation sexuelle ?

De plus, le vaccin étant nouveau, des informations qui semblent pourtant essentielles avant la mise en place de campagnes manquent encore. Par exemple, la durée de l’immunité du vaccin au-delà de cinq ans n’est pas encore connue et nous ne savons pas si des doses de rappels seront nécessaires, et si c’est le cas, à quel moment, ni à quel prix. Et qui financera ce programme au bout de trois ans, lorsque la réserve fédérale sera épuisée ?

C’est pourquoi divers groupes communautaires et en santé des femmes ont réclamé un moratoire sur la mise en place de la campagne au Québec. Bien qu’il soit peu probable que le gouvernement revienne sur sa décision, il est à souhaiter que les débats entourant la mise en place de la campagne l’inciteront à revoir l’ensemble de ses politiques en matière de santé sexuelle et reproductive, incluant sa stratégie de lutte contre le cancer du col et contre les infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS).

P.-S.

Nathalie Parent

Coordonnatrice de la Fédération du Québec pour le planning des naissances

NOTES

[1] Le virus du papillome humain se transmet lors des contacts sexuels, par le contact peau à peau avec un organe génital d’une personne infectée. Il existe plus d’une centaine de souches connues du VPH. Environ 40 d’entre elles infectent les femmes et les hommes au niveau anogénital. Le VPH est la principale cause des verrues génitales externes (condylomes) et la cause sans conteste du cancer du col de l’utérus. Le vaccin Gardasil immunise contre quatre souches de VPH : les types 16 et 18 pouvant occasionner le cancer du col de l’utérus et les types 6 et 11 pouvant occasionner des verrues génitales. Le Cervarix, bientôt sur le marché, immunise seulement contre les types 16 et 18.

[2] IMS Global Insights, Vaccines : An Antidote to Sluggish Pharma Sales ? (www.imshealth.com), site consulté le 2 octobre 2007.

[3] LIPPMAN, Abby et alii., Virus du papillome humain, vaccins et santé des femmes : questions et avertissements, JAMC, 28 août 2007, 177(5).

[4] Agence de santé publique du Canada, Dépistage du cancer du col utérin au Canada : rapport de surveillance 1998. Disponible à www.phac-aspc.gc.ca/publicat..., consulté le 7 septembre 2007.

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