Julienne Lusenge, pour la dignité des Congolaises

No 66 - oct. / nov. 2016

International

Julienne Lusenge, pour la dignité des Congolaises

Julienne Lusenge est originaire du Nord-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Elle est présidente de Solidarité féminine pour la paix et le développement intégral (SOFEPADI), une organisation congolaise offrant des services holistiques aux femmes victimes de violences sexuelles. Elle est aussi cofondatrice du Fonds pour les femmes congolaises qui soutient les petites organisations travaillant dans les communautés pour changer la situation des femmes, changer les mentalités et travailler pour le retour de la paix. Entretien avec une femme « née activiste ».

Propos recueillis par Gérald McKenzie.


À bâbord ! : On vous connaît comme militante des droits des femmes au Nord-Kivu, en RDC. Vous avec reçu de prestigieuses reconnaissances internationales ainsi que des mentions émérites nationales pour votre engagement et votre action en faveur des femmes. La radio communautaire a été le point de départ de votre long parcours de militante. Pouvez-vous nous raconter ?

Julienne Lusenge : Je m’occupais des émissions sur les femmes et la famille dans lesquelles nous diffusions des informations sur tout ce qui concerne le développement : la santé, l’hygiène, l’éducation, les droits et la justice, le planning familial, le partage des responsabilités quant à l’éducation des enfants entre l’homme et la femme, l’alphabétisation, la nutrition…

Cela nous a mis, mes collègues et moi, en contact direct avec la population. Nos reportages permettaient de diffuser les connaissances et les techniques apprises dans un village, pour la construction d’une source d’eau potable par exemple, à tous les autres villages. Nous faisions aussi le relais, dans les deux sens, entre les villages et les autorités (médecins, juges, magistrats), apportant des informations aux uns et aux autres. C’est un travail qui m’a ouverte au monde.

ÀB ! : Votre travail de journaliste, pendant vingt-cinq ans, vous a conduit à élargir le spectre de votre engagement dans un contexte de crise au Congo à la suite de la formation de plusieurs groupes rebelles dans votre région.

J.L. : Plusieurs compagnies étrangères sont impliquées dans l’exploitation des ressources naturelles et profitent de la situation en zone de guerre. Nous croyons qu’en dessous de la table, il y a collusion entre les milices, les puissances régionales et les grands intérêts financiers.

Pourquoi l’ONU et l’Union africaine, avec leurs 20 000 Casques bleus, sont-elles incapables de maîtriser les groupes armés ? Un Casque bleu nous disait : « No Nkunda, no job !  » Comme ça ! S’il n’y a pas de rebelles, il n’y a pas de travail ! Pour les Casques bleus, no Nkunda, no job (Laurent Nkunda est un chef rebelle qui a fondé le Congrès national pour la défense du peuple [CNDP]).

La guerre dans notre pays a commencé en 1996 et nous avons créé SOFEPADI en 2000 pour mieux structurer notre lutte et le Fonds pour les femmes congolaises en 2007.

ÀB ! : Quel est le rôle des militantes dans ce contexte de guerre et de pillage des ressources minières du Nord-Kivu, entre autres ?

J.L. : Les femmes dans les communautés prennent des risques, vraiment. Nous sommes toujours debout. Malgré notre santé ou notre situation, nous nous battons et nous répondons aux invitations qui nous sont lancées pour prendre la parole dans les conférences internationales. On y va et on parle. S’il faut mener des actions concrètes, les femmes vont rencontrer les groupes armés pour leur dire : « Nous sommes fatiguées, est-ce que vous pouvez arrêter ces comportements ? »

Nous voulons participer au processus de paix. Malheureusement, les femmes sont toujours mises de côté. Dans ces réunions, les gens parlent de « coopération », « politiques », « politiquement », gnan gnan gnan ; mais nous, on nomme les choses par leur nom ! Les femmes sont directes et on ne les écoute pas parfois. Nous ne cherchons pas le pouvoir, nous cherchons plutôt à être dans le pouvoir pour agir pour le bien-être de tout le monde. Entant que femmes, en tant que mères, nous souhaitons être impliquées dans les prises de décisions pour traiter de questions qui concernent la communauté.

ÀB ! : Les femmes sont particulièrement visées dans ces conflits. Pouvez-vous nous dire en quoi le viol des femmes est une arme de guerre ?

J.L. : Pour détruire la communauté, il faut détruire la femme et pour attaquer la femme, le plus fort c’est la violer. Parce que chez nous, dans notre culture, quand ce corps-là est touché publiquement, au vu et au su de tout le monde, même de ses enfants, même de son mari, même de ses beaux-parents, c’est toute la communauté qui est malade. Tout le monde est traumatisé et quand les gens sont traumatisés, ils font quoi ? Soit ils se soumettent au pouvoir qui arrive, soit ils fuient. C’est comme ça qu’on a utilisé le viol comme stratégie de guerre : pour anéantir, pour humilier nos communautés. Le viol est bien une arme de guerre. Le statut de Rome [régissant la Cour pénale internationale, ndlr] reconnaît le viol comme un crime contre l’humanité, comme crime de guerre.


ÀB ! : Concrètement, dans ces cas de détresse individuelle et collective, quelles actions mettez-vous en œuvre au niveau local ?

J.L. : Nous accompagnons les femmes qui ont été violées et nous les informons sur leurs droits, sur les lois. Au cours de cet accompagnement, elles changent et deviennent souvent elles-mêmes des activistes. Après la prise en charge médicale et psychologique et l’accompagnement judiciaire, elles sont impliquées dans le processus et peuvent ainsi aider les autres survivantes et lutter pour le changement.

Nous avons décidé de participer aux tentatives de changements structuraux qui pourraient conduire à la sécurité et au développement dans toute la RDC avec les prochaines élections provinciales. Mais que d’embûches ! La constitution sera-t-elle respectée ? Par le passé, nous avons formé au moins 180 candidates dans 11 provinces, et nous en formerons encore le même nombre cette année. La formation est donnée peu importe le parti qu’elles représentent. Ainsi des femmes de différents partis politiques se rapprochent, communiquent. La formation aborde plusieurs aspects : comment elles doivent préparer leur plan de campagne et leur message, comment faire pour connaître les problèmes de leur circonscription, pour ainsi être bien outillées lorsqu’elles prennent la parole devant le public ou des journalistes, etc.


ÀB ! : En Occident, l’action humanitaire est une des voix privilégiées d’action en Afrique. Vous y avez réfléchi. Dans quelles conditions devrait-elle se faire, selon vous ?

J.L. : L’action humanitaire, parlons-en. Nous voulons bien l’action humanitaire pour les personnes en danger. Mais il faut que ça s’arrête à un moment. Cela ne doit pas devenir pour certains un job permanent avec un gros salaire, vacances payées, une maison, des domestiques et de grosses voitures.

Qu’on nous aide en mettant fin à la guerre, par exemple. Nous sommes capables d’aller au champ, de travailler et de produire ! Dans ma région, en deux ou trois mois, tu as les petits pois frais, tu as les carottes, tu as les tomates, tu as les haricots. Tu auras tout ce qu’il te faut pour te nourrir. Nous n’avons pas besoin de rester éternellement en dépendance. Dans le Nord-Kivu, à Kanya Bayonga, la population avait refusé de venir prendre l’aide humanitaire et a plutôt exigé le retour de la paix et une protection pour qu’elle puisse retourner dans les champs pour y récolter les pommes de terre et les haricots qui pourrissaient.

Les pays donateurs doivent suivre l’argent qu’ils donnent, vérifier à quoi il sert ! Tout l’argent qu’on a versé pour la RDC a-t-il changé la vie des Congolais ? A-t-il créé un espace où les gens peuvent vivre et continuer à se prendre en charge ? Les gouvernements des pays occidentaux ont la responsabilité d’assurer un contrôle de l’utilisation des sommes versés pour vérifier que les gens qui en ont besoin reçoivent bien l’aide.

Mais au fond, la plus importante action humanitaire serait l’instauration d’une vraie paix dans la région. Et avec toutes ces années de guerre qui ont désarticulé notre société, la tâche est immense et les responsabilités sont nationales et internationales.

Par ailleurs, sur le terrain, au jour le jour, par l’éducation et l’information, nous construisons sur le long terme et nous avons confiance que nous y arriverons. Parce que nous savons aussi que dans d’autres pays, cela a pris du temps pour que les femmes, qu’elles soient Canadiennes ou Européennes, puissent aujourd’hui jouir de leurs pleins droits. Nous savons que si nous continuons avec le même élan, nous y arriverons.

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