De la ségrégation des âges et des groupes sociaux en temps de COVID

No 85 - automne 2020

De la ségrégation des âges et des groupes sociaux en temps de COVID

Le 9 octobre dernier, la médecin et éthicienne Annie Janvier publiait une lettre ouverte dans La Presse intitulée « L’égalitarisme qui tue ». Bien que plusieurs amorces de ce texte soient pertinentes, notamment l’idée de « recadrer rapidement les buts de la santé publique », l’auteure y fait une proposition pour le moins étonnante, soit de mettre en place une ségrégation spatiale et sociale des personnes vulnérables à la COVID-19, en particulier les personnes vieillissantes.

 Pour ce faire, elle se base sur un constat, qui n’est pas totalement faux, même si les données démographiques relatives aux décès et hospitalisations dues au virus sont légèrement plus complexes :

« Le problème est que le virus n’est pas égalitarien. Le virus est non seulement âgiste, mais aussi sexiste et injuste. La COVID-19 ne tue pas les enfants, il les touche même à peine. Il se concentre sur les personnes âgées et adultes ayant des maladies chroniques. ll aime davantage les hommes et ceux qui ont certaines prédispositions. En ce moment, les interventions visant une non-transmission aux personnes vulnérables sont inadéquates  ».


Devant cette lecture rapide des impacts de la pandémie sur la santé des populations, Janvier propose notamment de « confiner les individus de plus de 65 ans quand le système de santé est dans le rouge  ». Des propos comme ceux-ci ont de profondes implications, que je me propose ici de décortiquer rapidement. Notons que le 10 octobre, à l’émission de Pénélope McQuade, Françoise David et Michelle Courchesne ont d’ailleurs vivement réagi au texte de Janvier. 

D’abord, contrairement à ce qu’affirme Janvier au début de son texte, ni la CAQ ni la DSP ne semblent viser une « stratégie de suppression du virus », malheureusement pour nous tous et toutes. Au contraire, tout se passe comme si gouvernement avait flirté pendant un moment avec l’approche de l’immunité collective, critiquée par la communauté scientifique de par le monde pour ses terribles conséquences. Par contre, maintenir le taux de reproduction du virus (Rt) sous 1 est nécessaire pour stopper la propagation communautaire de la pandémie. Les scientifiques qui suivaient le taux de reproduction et le taux de positivité des tests cet été ont vu venir la deuxième vague bien avant les décideurs. Mais il est vrai que le Québec n’est pas en position pour viser une éradication, approche que la Nouvelle-Zélande préconise. On constate plutôt, de jour en jour, que la santé publique québécoise est beaucoup trop mal outillée en ressources humaines et financières pour effectuer une gestion micro-géographique, locale et ancrée des éclosions comme le Pays de Galles tente de le faire. Nous sommes très loin d’une traque serrée de la pandémie !

Revenons maintenant à cette idée proposée par Janvier d’isoler les personnes vulnérables pour permettre aux autres de vaquer à leurs occupations. La médecin propose candidement les solutions suivantes :

« Ouvrir les sports organisés, la culture, les restaurants et les bars aux adultes de moins de 40 ans. Ces mesures coûtent cher, en coût financier et humain. Elles peuvent être perçues comme discriminatoires. Ce sont des solutions non égalitaires pour un virus qui se soucie peu de la justice. Pendant ces 28 jours, nous restreignons les citoyens qui sont le moins touchés par le virus ».

Bien qu’elle semble émaner d’un bienveillant souci de protection, cette proposition ne fait pas de sens au plan épidémiologique. Elle nourrit plutôt l’âgisme de fond qui parcourt la société québécoise, en proposant une citoyenneté biologique à deux vitesses, dans le même esprit que l’idée farfelue de mettre sur pied des « passeports d’immunité » qui avait été discutée dans les médias lors de la première vague. Premièrement, la meilleure manière d’éviter que le COVID ne se rende aux groupes dits « vulnérables », notamment les personnes vieillissantes qui résident en RPA ou en CHSLD, consiste à gérer rapidement les éclosions communautaires, en testant, traçant et en isolant les personnes infectées et celles ayant été en contact avec une personne déclarée positive, point. L’auteure ne semble pas comprendre que la société est tissée de millions de liens intergénérationnels. Si des jeunes de 40 ans ou moins transmettent le COVID de manière symptomatique ou asymptomatique dans leurs lieux de travail et de socialisation, il finira inexorablement par se rendre aux plus vieux, ne serait-ce que par le biais des proches-aidant.e.s ou des travailleuses de la santé. Deuxièmement, cette frontière de la vulnérabilité basée sur un seuil d’âge chronologique – 40 ans – simplifie à outrance les effets délétères et parfois chroniques de la COVID sur des individus de toutes conditions médicales. Troisièmement, comme l’auteure le propose, les déplacements de personnel en CHSLD et autres institutions devraient être réduits au minimum pour protéger les personnes vieillissantes. C’est une question politique et économique qui nécessite des investissements massifs dans le système de santé et les salaires des employé.e.s du réseau. La CAQ refuse pourtant d’aller dans cette voie. La Dr. Janvier ne semble pas saisir les implications idéologiques de ce problème très concret, ni avoir compris que le gouvernement québécois ne suit pas vraiment les avancées récentes de la science (en particulier sur la question des aérosols) et que le Dr. Arruda est un véritable cancre.

Gérer la crise de manière solidaire

Plutôt que d’opposer les générations et les groupes sociaux, pourquoi ne pas privilégier des manières de gérer la crise qui profitent à tout le monde ? Les « pauvres », les « malades », les personnes racialisées, les travailleu.s.es de la santé, les « jeunes » et les « vieux » ne peuvent pas porter seul.e.s., en silos, les déboires d’une société profondément capacitiste, raciste, âgiste, sexiste et inégalitaire. Les personnes vieillissantes ne peuvent pas s’isoler davantage, il en va littéralement de questions de vie ou de mort. Diviser la population en fonction d’un barème d’âge chronologique ou autre représente une stratégie dangereuse, qui évite finalement au gouvernement de prendre les mesures qui sont réellement efficaces pour gérer la crise. Tout se passe comme si la stratégie de la CAQ était de faire porter aux individus le fardeau de leur précarité biologique, financière et sociale, comme l’ont dit affirmé plusieur.e.s camarades récemment, dont Anne Plourde. Les propos de la ministre Guilbault lors de la conférence de presse du 23 octobre vont directement en ce sens.

S’il y a un antagonisme à cultiver, c’est bien la colère contre ce gouvernement impuissant, inutile, lâche, incompétent et responsable d’un véritable gérontocide. S’il y a un groupe à isoler socialement et moralement - en les imposant allègrement - ce sont les ménages qui gagnent plus de 300 000 $ par année et qui pratiquent l’évasion fiscale. Sur le terrain, il est urgent de développer des contextes interactionnels à risque faible pour continuer d’entretenir le tissu social et un minimum de santé mentale tout au long de ce marathon pandémique plutôt que de nager en plein électoralisme de bas étage. Définitivement, l’économie politique ne fait pas partie de la réflexion d’Annie Janvier, probablement bloquée dans ses privilèges, nourrissant peut-être malgré elle, le conflit intergénérationnel sur lequel le capitalisme repose depuis le début du XXe siècle pour tenir la lutte des classes en laisse. Espérons qu’on puisse désormais se concentrer sur de vraies solutions à la crise plutôt que d’avoir à débattre de propositions utilitaristes creuses.

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