Mini-dossier : La rectitude (...)

Mini-dossier : La rectitude politique en débat

Pour la vitalité de l’espace public

La vitalité des sociétés démocratiques repose sur leur capacité à accueillir les tensions et les contradictions inhérentes à la vie humaine et sociale. Ce n’est qu’à travers des espaces publics dynamiques que l’expression du conflit peut se faire entendre, permettant ainsi la mise en place de mécanismes de régulation sociale librement acceptés par l’ensemble des citoyen·ne·s.

Sans la reconnaissance de l’inéluctabilité du conflit et du désaccord, le dialogue, dans ce qu’il a d’irrémédiablement exigeant et complexe, devient ardu, voire impossible. De plus en plus réduit à la dynamique interne des médias sociaux qui invite à la réaction instantanée, à l’expression de l’opinion tranchée, à la polémique dont le seul but est en définitive de faire taire nos adversaires, l’espace public se voit de plus en plus fragilisé.

Le 7 juillet dernier, plus de 150 personnalités publiques, dont les autrices Margaret Atwood, Gloria Steinem et J. K. Rowling, l’écrivain Salman Rushdie ainsi que l’intellectuel Noam Chomsky signaient une « Lettre sur la justice et un débat ouvert ». Selon les signataires de cette lettre, dans un contexte étasunien traversé urbi et orbi par les dérives de la présidence ultradroitière de Trump et la radicalisation des courants progressistes qui carburent à la culture du bannissement (cancel culture) [1], l’échange libre des informations et des opinions divergentes devient de plus en plus difficile. Tout en saluant les manifestations et les actions politiques qui favorisent la justice raciale et sociale et demandent davantage d’égalité et d’inclusion, les signataires regrettent que « cette nécessaire prise en compte [ait] aussi renforcé tout un ensemble de postures morales et d’engagements politiques qui risquent d’affaiblir les règles du débat public et l’acceptation des différences au profit d’un conformisme idéologique [2] ».

Quelques ouvrages publiés au Québec ces dernières années témoignent de similaires inquiétudes quant au dynamisme fragilisé de l’espace public, notamment l’ouvrage collectif Liberté surveillée. Quelques essais sur la parole à l’intérieur et à l’extérieur du cadre académique sous la direction de Normand Baillargeon [3] et celui de Pierre Mouterde Les impasses de la rectitude politique [4]. En dépit de ma résistance à utiliser la notion de rectitude politique en raison de ses manifestations historiques diffuses, diverses et contradictoires, l’ouvrage de Mouterde me semble évoquer à juste titre à la fois l’enfermement dans le prisme des particularismes des luttes, l’indignation comme réponse première à des questions souvent complexes, ainsi que la difficulté à construire un projet politique commun capable d’embrasser l’universel et le particulier.

La réduction de la pensée complexe

Deux phénomènes ne se situant pas au même niveau me semblent notamment participer à l’étiolement de l’espace public. D’une part, le renforcement de la dynamique interne des réseaux sociaux carburant à l’instantanéité laisse apparaître une réduction de la pensée complexe. Cette dernière laisse ainsi la place à une diffusion de formules langagières qui s’apparentent aux slogans. Une représentation caricaturale du conflit devient alors inéluctable. D’autre part, les conduites individuelles et collectives de plus en plus addictives alimentant l’économie du désir affaiblissent aussi l’espace public.

En raison de leur dynamique interne, les réseaux sociaux deviennent de puissants vecteurs de slogans et d’opinions lancées à coups de hashtags. Bien que le slogan ne soit pas vide de sens, il ne peut se substituer à un concept qui cherche à décrire avec une certaine distance une réalité sociale, culturelle, politique, existentielle, etc. Les débats qui se sont déroulés sur les réseaux sociaux relativement à « l’affaire SLAV » font à notre sens office d’exemple type d’une réduction des enjeux complexes contribuant à une indistinction entre une pensée dogmatique et une manière plus réflexive de décrire le conflit.

Bien que cette pièce ait fait surgir des questions d’une grande actualité politique sur la pertinence de la représentativité des descendant·e·s afro-américain·e·s dans les productions culturelles et les demandes de reconnaissances des violences historiques passées et actuelles, le débat au sein des médias sociaux s’est polarisé autour de propos réducteurs relatifs aux intentions conscientes ou inconscientes de Robert Lepage et de son entourage artistique immédiat. Tandis que nous étions

affairé·e·s à nous questionner sur la culpabilité de Robert Lepage (est-il raciste, fait-il de l’appropriation culturelle, est-il un représentant du pouvoir blanc, etc.), rares ont été, du moins sur les réseaux sociaux, les stimulantes réflexions portant sur la proposition artistique en tant que telle (« pas besoin d’avoir vu la pièce pour la critiquer  » pouvions-nous lire parfois).

Bien que l’art et le politique puissent se rencontrer, ils constituent aussi deux domaines distincts de la vie sociale, deux façons singulières d’appréhender le monde avec leurs codes, leurs forces, leurs limites. Ces deux manières de connaître et de représenter le monde n’ont peut-être pas à être en accord et peuvent coexister dans l’espace public dynamisé par la pluralité des voix. Ainsi, en tant que représentation tirant à la fois de l’expérience et de l’imaginaire, l’art, et dans ce cas précis le théâtre, n’a pas de compte à rendre ni à la vérité ni à la morale. Bien que l’avènement de la modernité historique ait apporté d’importantes réflexions sur l’hétéronomie de l’art, il me semble pertinent de se souvenir que le théâtre à l’origine est la création d’un espace consacré à la transgression sous les auspices de Dionysos.

Économie du désir et capitalisme addictif

Le second phénomène qui participe à l’effritement de l’espace public pourrait se comprendre à travers le « capitalisme addictif » évoqué par le sociologue Patrick Pharo [5]. Pour saisir la dynamique de la dépendance aux médias sociaux et à la consommation, Pharo prend comme modèle explicatif la dépendance aux drogues. À mesure que la dépendance s’installe, le besoin se substitue au plaisir, la drogue devenant ainsi une entrave dont les consommatrices et les consommateurs voudraient se libérer. Lieux de visibilité sociale, chambres d’échos de ce qui nous agite collectivement, les médias sociaux contribuent à exacerber le désir et, au fil du temps, le besoin de s’inscrire rapidement dans les débats sociaux du moment. Que ce soit par l’entremise d’une opinion tranchée, d’une pensée manichéenne, d’une indignation morale, d’un coup de gueule, apparaît ce besoin irrépressible d’exister dans l’espace publico-médiatique.

Conscient·e·s d’entretenir un rapport addictif aux médias sociaux, nous nous retrouvons submergé·e·s « dans une mécanique du désir [6] ». En tant que lieux propices à un rapport addictif, les médias sociaux exacerbent à la fois nos déceptions et notre besoin de gratifications sur le marché de la concurrence des individualités. La difficulté de nous affranchir ne serait-ce qu’un tantinet de ce type de rapport est évidente, en témoigne notamment la désintoxication numérique (digital detox) qui ne dure parfois que le temps de publier un témoignage sur le sujet. Par leur mécanique même (comme le disait Marshall McLuhan : « le médium est le message »), les différents médias sociaux qui s’inscrivent dans le prisme de l’instantanéité sont infléchis par des algorithmes qui exacerbent les polarisations de discours, nous invitant à des réponses réactives plutôt que réflexives. C’est en ce sens que l’espace public se détériore au profit d’un capitalisme qui tire profit de notre besoin addictif de commenter l’actualité politique, les enjeux de société ou les faits divers.

Pour un goût du dialogue

La mise en place de conditions propices à l’expression d’individus réflexifs et libres relève d’une responsabilité collective et d’un goût pour la rencontre et le dialogue, ce qui implique une ouverture à ce qui d’habitude nous offusque et nous déconcerte. Il ne s’agit pas bien entendu d’accepter les systèmes de domination dans leurs expressions les plus diverses, mais plutôt de mettre en place les conditions permettant à la fois une pensée complexe et la libre expression des individus. En prenant soin de nos espaces publics, en leur permettant de recevoir la pluralité qui constitue notre condition humaine, nous pourrons ainsi troquer la dictature de l’opinion, la rectitude politique, l’indignation morale, les dogmatismes de tous acabits et notre addiction aux médias sociaux pour la vitalité politique et démocratique de nos sociétés. Comme le défend la philosophe politique Hannah Arendt, la liberté n’est pas l’objectif de la politique, elle en est sa condition essentielle.


[1Pour les autrices et auteurs de la lettre, la culture du bannissement serait une dictature de l’opinion ainsi que l’expression d’une censure culturelle consistant à faire taire les points de vue qui nous indignent. Bien que les signataires dénoncent les différentes formes que prennent cette dictature de l’opinion par la droite et la gauche, leurs critiques s’adressent surtout à une certaine gauche. Pour une interprétation différente de la culture du bannissement, lire l’entrevue « La cancel culture, dernier recours d’une population sans autre voix que l’Internet » donnée pas Laure Murat, historienne, essayiste et professeure de littérature à l’Université Californie. Entrevue publiée dans Le Monde le 1er août 2020.

[2Extraits de la lettre traduite et reproduite en intégralité par Le Monde : « Notre résistance à Trump ne doit pas conduire au dogmatisme ou à la coercition ». En ligne : www.lemonde.fr/idees/.

[3Montréal, Leméac, 2019, 272 p.

[4Montréal, Varia, 2019, 168 p.

[5Le capitalisme addictif, Paris, PUF, 2018, 344 p.

[6Jean-François Dortier, « L’économie du désir, peut-on lui résister ? », Sciences Humaines, juin 2018, no 304, p. 39.

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