Dossier : Éthique animale - Les animaux ont-ils des droits ?

À la SPCA, on aura tout vu...

Lise Bergeron

Des chatons abandonnés dans une boîte de carton jusqu’aux chiens pendus aux arbres, les employés de la SPCA ont tout vu. Témoignages.

On rencontre rarement un organisme dont l’objectif est de... cesser d’exister ! C’est pourtant ce que souhaite Alanna Devine, directrice de la protection des animaux à la SPCA de Montréal. Car, on l’aura deviné, se porter au secours des bêtes dans une société qui les considère toujours comme des biens relève du plus pur héroïsme. C’est pourtant à cette impossible tâche que s’adonne la SPCA de Montréal, un organisme sans but lucratif, depuis plus de cent ans. Jongler avec l’abandon de milliers de chats et de chiens, jeunes et en pleine santé pour la plupart.

Dans l’état actuel des lois et règlements entourant la question animale au Québec, les SPCA et refuges disséminés un peu partout dans la province prennent part à un véritable cercle vicieux. Un long cauchemar dans lequel la naissance des animaux se solde à brève échéance par leur abandon. À l’abri des regards et avec les moyens du bord, la SPCA et consorts prennent en charge, soignent, lavent et nourrissent ce que d’autres ont laissé derrière eux en toute impunité.

Situation de crise

De la négligence ordinaire à la pire cruauté, le personnel de la SPCA de Montréal additionne les cas pathétiques : « Certains jours, il y a 30 personnes qui attendent en ligne au comptoir pour abandonner leur animal, se désole Carolane Besner, patrouilleuse et préposée à l’accueil. Parfois, en arrivant le matin, on trouve des cages à chats empilées les unes par-dessus les autres devant la porte. En temps normal, de 40 à 50 chats arrivent chaque jour, souvent à pleines boîtes. » Alanna Devine n’hésite pas une seconde à parler de « situation de crise » à Montréal, où des dizaines de milliers de chats sont euthanasiés chaque année parce que personne ne s’occupe du problème à la racine, c’est-à-dire les faire stériliser.

Les chiens, eux, sont abandonnés dans les terrains vagues, les parcs à chiens, les abribus, le métro et les logements vides. « Au Québec, un propriétaire de chien garde son animal moins de deux ans », constate Alanna Devine. Et ceux qui refilent leur pitou à la SPCA invoquent des raisons qui laissent songeur : « Les gens s’étonnent que leur chien pète les plombs le soir, alors qu’il a passé la journée en cage !, s’indigne Carolane Besner. D’autres sont découragés parce que leur chat fait pipi partout, mais ils n’ont pas pensé à le faire stériliser. » Plusieurs aussi se découvrent allergiques aux animaux. « Un chien “hypoallergène”, ça n’existe pas ! Ça veut juste dire que l’animal perd peu ou pas de poils ; ça ne veut pas dire qu’on n’y sera pas allergique ! », observe la jeune patrouilleuse.

L’ignorance des maîtres est à la source de la majorité des abandons : « Ils ne connaissent pas les besoins de l’animal, ne savent pas comment l’éduquer, n’ont pas de temps à lui consacrer. Alors, le chien fait des bêtises à répétition, et les maîtres sont frustrés », dit Carolane Besner. « J’ai vu un jeune chien battu à coup de barre de fer parce qu’il avait fait pipi au mauvais endroit, et un autre qui ne ressemblait même plus à un chien tellement il était magané. On a aussi trouvé des chiots qui avaient été tués et enterrés dans un parc  », décrit Daniel Davenport, inspecteur à la SPCA depuis trente-trois ans.

Les photos prises lors des enquêtes font frémir : chiens et chiots pendus à des arbres, chats à la gorge tranchée, animaux squelettiques baignant dans leurs excréments et empilés dans des cages trop petites... La vue de ces êtres vivants qui endurent en silence l’incurie et la violence des humains rend malade. Mais comment font-ils, les employés de la SPCA, pour côtoyer cette souffrance jour après jour ? « Ce qui me tient dans mon travail, c’est la satisfaction de faire cesser les abus, de contribuer à améliorer le sort des animaux », dit Daniel Davenport. Ce jour-là, l’inspecteur venait de remporter une victoire à la Cour du Québec. Un cas de négligence envers des chevaux. Sa collègue, impliquée elle aussi dans le dossier, en pleurait de joie.

Se battre contre la bêtise humaine

Mus par un idéal de justice et un respect inconditionnel envers les animaux, les employés de la SPCA se battent avec leurs tripes contre la bêtise humaine. Plusieurs rapportent d’ailleurs du « travail » à la maison, c’est-à-dire des animaux malades ou trop jeunes pour être adoptés. Comme ce minuscule chiot rescapé d’une saisie de 30 chiens dans une maison insalubre de l’ouest de Montréal. Un cas de « hoarding  », c’est-à-dire de ramassage compulsif d’objets hétéroclites, animaux compris. Les policiers qui sont intervenus dans l’histoire ont vomi tellement l’odeur d’excréments et d’urine était forte.

Le Québec fait particulièrement mauvaise figure au chapitre du bien-être animal en Amérique du Nord. Laxisme, manque de ressources, faiblesse des lois et règlements, les instances gouvernementales se défilent derrière d’innombrables comités et d’interminables réunions de concertation pour remettre à plus tard ce qui, pourtant, ne devrait pas attendre : la souffrance inutile de milliers d’animaux. Acculées au pied du mur par les organismes de défense des animaux – ou par l’opinion publique, quand celle-ci est secouée par des enquêtes comme celle sur le Berger blanc, diffusée à Radio-Canada en avril 2011, ou par d’importantes saisies comme celle de septembre dernier en Outaouais, où plus de 500 bêtes ont été secourues – les autorités commencent à prêter l’oreille.

Pourtant, si les décideurs passaient ne serait-ce qu’une seule journée dans un refuge, ils seraient illico convaincus qu’il faut agir... sans tarder.

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