Féminisme
Précarité genrée, violences ignorées
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La précarité et la pauvreté sont des formes de violences extrêmes qui sont trop peu souvent reconnues et dénoncées. Alors que le coût de la vie atteint des sommets et que les salaires peinent à suivre l’inflation, le Comité des 12 jours d’action contre les violences faites aux femmes, coordonné par la Fédération des femmes du Québec (FFQ), a décidé de conduire sa campagne annuelle de 2023 sous le thème « Précarité genrée, violences ignorées ». La situation demeure d’une urgence criante aujourd’hui.
L’objectif de la campagne : reconnaître que les femmes et les personnes de la pluralité des genres, particulièrement celles vivant à la croisée des oppressions, vivent des formes de précarité et de pauvreté spécifiques, et dénoncer les normes inacceptables que nous tolérons depuis bien trop longtemps. En tant que société, nous acceptons que des humains aient à choisir entre se nourrir ou se loger, que les femmes soient moins bien rémunérées et que les produits qui leur sont essentiels coûtent plus cher, que les personnes qui ont des casiers judiciaires soient systématiquement discriminées en emploi, que des victimes de violence conjugale ne puissent pas sortir de relations violentes par manque de moyens, et que des milliers de femmes sans statut soient maintenues dans des conditions de précarité extrême.
Les réalités sociales qui rendent les femmes et les personnes de la pluralité des genres plus vulnérables à ces violences économiques ne sont pas nouvelles. La pandémie, les changements climatiques et les choix politiques de nos gouvernements n’ont fait que les accentuer. L’impact disproportionné de ces facteurs est particulièrement préoccupant.
Les mille et une facettes de la pauvreté
Au cours de la campagne, une dizaine de thèmes liés à la précarité et la pauvreté ont été abordés sur les réseaux sociaux de la FFQ et du Comité des 12 jours d’action. Les membres du comité et des organismes de partout au Québec se sont également approprié la thématique et se sont intéressés à une multitude d’autres thèmes connexes. On a discuté de disparités salariales, de la taxe rose, de la précarité de logement, de la dévalorisation et de la dépréciation constante du travail des femmes, de l’exploitation, de la discrimination, de travail bénévole et invisible, de violences économiques en contexte conjugal, de la judiciarisation de la pauvreté, et bien d’autres encore. Il est essentiel de visibiliser l’ensemble de ces facettes de la pauvreté
pour montrer qu’il ne s’agit pas d’un enjeu simple ni d’un problème individuel, mais plutôt d’une trame complexe d’injustices sociales interconnectées. Reconnaître cette complexité permet de mieux promouvoir des solutions holistiques et d’aller aux racines profondes de ces problématiques pour créer un changement significatif et durable dans la lutte contre la pauvreté et la précarité.
Un enjeu intersectionnel
En analysant les données en lien avec tous ces thèmes, il est évident que la pauvreté et la précarité sont des enjeux genrés et que les femmes et les personnes de la pluralité des genres en sont particulièrement affectées. Cependant, c’est lorsqu’on utilise des données qui incluent d’autres facteurs d’oppression que l’on voit l’ampleur du phénomène et l’importance d’avoir une approche intersectionnelle lorsqu’il est question de pauvreté. En effet, si, selon Statistique Canada et l’Institut de la statistique du Québec, les femmes font 0,89 $ pour chaque dollar gagné par les hommes, les femmes racisées en font 0,67 $. Si 10,6 % des femmes au Québec sont sous le seuil du faible revenu, ce sont 33 % des personnes LGBTQIA2S+ qui ont de la difficulté à combler leurs besoins de base.
Ces écarts importants mettent en lumière la nécessité d’analyser les causes et conséquences de ces chiffres afin de mieux comprendre ces phénomènes. Il est tout aussi crucial de dénoncer le manque de données sur les différents groupes. En effet, l’absence de données ventilées, exhaustives et spécifiques concernant les groupes sociaux constitue un sérieux obstacle dans la compréhension des enjeux liés à la pauvreté. Les statistiques actuelles, souvent axées sur une analyse genrée, négligent fréquemment les intersections avec d’autres facteurs d’oppression. Cette lacune nuit à notre capacité d’élaborer des politiques efficaces et inclusives, invisibilisant les expériences de groupes qui se trouvent dans les angles morts des politiques gouvernementales.
À l’heure actuelle, les différentes stratégies gouvernementales d’égalité, de lutte contre la pauvreté et de lutte contre le racisme ne dialoguent pas ou peu entre elles, témoignant d’un manque d’approche holistique. Il devient impératif de favoriser une coordination entre les différentes initiatives pour créer des stratégies globales qui abordent les interconnexions complexes entre les facteurs d’oppression. Seule une approche holistique et intersectionnelle permettra de créer des changements significatifs et durables dans la lutte contre la pauvreté sous toutes ses formes.
Pensons aux grèves du secteur public
La grève du secteur public de l’hiver 2023-2024 est un exemple particulièrement efficace pour parler de précarité genrée comme forme de violence. En effet, le gouvernement de la CAQ a fait preuve de mépris et de mauvaise foi tout au long des négociations, tout en tentant de minimiser l’importance de la pauvreté et de la précarité des femmes qui travaillent pour l’État – allant même jusqu’à ajouter la phrase « exploiter les femmes » à la liste de propos non parlementaires. Or, il est impossible de dénoncer quelque chose que l’on n’a pas le droit de nommer et la liste d’expressions taboues de la CAQ commence à s’allonger (on se souvient que « intersectionnalité » et « racisme systémique » sont également exclus du vocabulaire du gouvernement caquiste).
La question de la pauvreté des femmes devient préoccupante. Les revendications des travailleuses en grève ont mis en lumière les disparités salariales, le manque de reconnaissance et les conditions de travail difficiles, des réalités qui touchent de manière disproportionnée les femmes, en particulier les femmes racisées qui sont nombreuses dans ces secteurs. Cette situation souligne la nécessité de reconnaître les obstacles auxquels sont confrontées les femmes et d’y remédier.
Les grèves du secteur public étaient donc non seulement une lutte pour l’amélioration des conditions de travail des employé·es du secteur public, mais également un combat contre la marginalisation économique des femmes. Un combat qui nous a montré encore une fois l’importance d’avoir une approche féministe intersectionnelle lorsqu’il est question d’enjeux sociaux comme la pauvreté !
Un choix collectif
Ces violences systémiques persistent de façon d’autant plus insidieuse qu’elles apparaissent et se nourrissent dans le silence. Il est essentiel que la société prenne conscience de ces problèmes, s’engage dans des actions concrètes pour lutter contre la pauvreté et les inégalités, et travaille en vue d’une société plus juste et équitable où la violence économique et la précarité ne sont plus acceptées.
Il est temps de regarder la réalité en face : la précarité et la pauvreté ne sont jamais des choix individuels. En tant que société, en ne prenant pas de mesures pour combattre ces formes de violence ainsi que toutes les autres violences économiques, nous tolérons ces normes inacceptables. Collectivement, nous acceptons toutes ces violences. Collectivement, nous acceptons que la précarité oppresse, violente et fragilise les femmes à la croisée des oppressions, les rendant encore plus vulnérables à tous les autres types de violence. Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut pas lutter contre la pauvreté sans lutter contre l’ensemble des systèmes d’oppression. Si on veut un véritable Québec sans pauvreté et sans violence, il faut impérativement combattre le sexisme, le racisme, le capacitisme, l’hétérosexisme, le colonialisme et la transphobie.


























































































































