Une revue pour transformer notre société

Dossier - Maintenir le cap !

Dossier : Maintenir le cap !

Une revue pour transformer notre société

Alexis Lafleur-Paiement

Au début des années 2000, la gauche québécoise est en pleine recomposition. En manque de modèle et devant affronter l’hégémonie néolibérale, les militant·es ont besoin de nouveaux espaces de réflexion et d’organisation. C’est pour répondre à ce besoin que la revue À bâbord ! est lancée à l’automne 2003, afin de contribuer à une « révolution dans l’organisation de notre société ».

Les années 1980 sont marquées par un ressac de la gauche, dû autant aux reconfigurations économiques qu’au déclin des modèles socialistes est-européens. Après la chute de l’URSS (1991), nombre de militant·es se détournent du communisme et s’attachent à des pratiques alternatives, autogestionnaires ou libertaires, quoiqu’avec une continuité dans les enjeux de solidarité internationale. L’intérêt pour l’insurrection zapatiste au Mexique (en cours depuis 1994) cristallise les nouvelles préoccupations de la gauche radicale : décentralisation, autonomie, pluralisme, libération du Sud global, horizontalité, écologie et droits autochtones. Pourtant, ce « terreau libertaire » demeure minoritaire et d’autres approches (politique classique, syndicalisme, socialisme démocratique) tentent aussi de répondre aux problèmes de l’heure. C’est à la jonction de ces tendances qu’apparaît la revue À bâbord !.

D’emblée, le collectif de la revue énonce ses objectifs dans son premier éditorial : « ceux de travailler à la reconstitution de vastes solidarités, de favoriser le mouvement et la rupture vis-à-vis du consensus néolibéral et de promouvoir l’idée d’apprendre à faire de la politique autrement  ». Ce projet est mis en lien avec la constitution de l’Union des forces progressistes (UFP, 2002-2006) à l’origine de Québec solidaire (QS). Même si la revue partage une certaine affinité avec les courants libertaires, elle assume une volonté d’unification (ce qui ne veut pas dire une homogénéisation) des forces de gauche. Au départ, ses thèmes principaux sont le combat contre le néolibéralisme (lequel doit impliquer la gauche politique, les syndicats et les mouvements sociaux), ainsi que l’anti-impérialisme, avec une sensibilité particulière pour l’Amérique latine et la Palestine. La volonté de démocratiser nos sociétés pour redonner le pouvoir au peuple traverse aussi un grand nombre de contributions théoriques et analytiques.

Le néolibéralisme et son dépassement

Au centre des préoccupations militantes des années 2000 se trouve le néolibéralisme, ce stade particulier du capitalisme marqué par un désengagement de l’État social, une législation dédiée à l’entreprise privée et des politiques répressives envers les mouvements sociaux. Alors que le néolibéralisme exacerbe les inégalités et réduit les libertés civiles, comment lui résister efficacement ? Dans son éditorial de février 2004, À bâbord ! accorde un rôle particulier aux syndicats sur cette question : « Il faudra donc s’attaquer aux entreprises et aux gouvernements par des campagnes dont le but est de rééquilibrer le rapport de force entre employeurs et employés. Ceci implique la reconnaissance de l’antagonisme fondamental qui oppose le patronat (privé et public) et les syndicats. » Plus largement, la revue promeut une alliance entre les différents secteurs de la gauche pour sortir du capitalisme. Elle propose en sus des réflexions sur les formes que pourrait prendre une société révolutionnée, dont le collectivisme et « le contrôle des comités de travailleurs (soviets) sur le fonctionnement de leur entreprise  » [1].

Concrètement, la lutte contre l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) anime les contributeur·trices de la revue qui y voient une mesure néolibérale névralgique, nuisible aux peuples minoritaires, aux femmes, aux travailleur·euses et à l’environnement. Pareillement, l’organisation d’une riposte face aux projets de « réingénierie » du gouvernement libéral de Jean Charest (2003-2012) est régulièrement abordée dans une perspective combative. Dans son éditorial de mars 2005, le collectif affirme que « Dans ce contexte, il n’y a que les mouvements sociaux, les organisations populaires, les syndicats et les nouveaux partis politiques de gauche qui puissent modifier en profondeur les rapports de force et contrecarrer l’offensive antisociale du gouvernement Charest. Encore faut-il que ces forces vives, encore dispersées, s’unissent et s’organisent pour relever un défi colossal. » De la volonté d’une riposte conjointe à sa réalisation, rien n’est gagné d’avance.

Complexités de l’unité politique

L’affrontement avec le néolibéralisme pose la question de l’unité des progressistes, avec certaines difficultés. D’abord, comment coaliser la gauche tout en préservant la diversité qui fait sa richesse, et ce, dans une perspective démocratique ? Autour de quelle stratégie et dans quel but l’unité doit-elle se faire ? Selon plusieurs contributions à la revue, l’unité de la gauche doit prendre la forme d’une coalition politique, à l’image de l’Union des forces progressistes et, plus tard, de Québec solidaire. Bien que ce parti doive être «  jugé sur la base des actions concrètes et non des intentions », on sent qu’en 2006, l’équipe de la revue s’enthousiasme pour cette nouvelle formation, tout en assumant «  d’accompagner son évolution d’un regard circonspect et critique » [2]. Il est aussi intéressant de noter les vases communicants entre l’équipe de rédaction et le membrariat de Québec solidaire, qui permettent de ne pas se confiner au rôle de « gérants d’estrade ».

Quant à la ligne stratégique et aux objectifs, les premiers numéros de la revue insistent sur la nécessité de forcer l’État à décréter des mesures pour contrôler la grande industrie, à adopter une réglementation écologique et à protéger les travailleur·euses, suivant un rapport de force établi par les syndicats et les mouvements sociaux, arrimés à un parti politique. Une intervention caractéristique insiste sur l’importance des nationalisations : « Au Québec, ça doit commencer par le contrôle, voire la propriété publique, des ressources naturelles et par un véritable contrôle écologique, mais efficace, sur notre avenir. […] Si on regarde sur quelle base se restructure la gauche en Amérique latine, c’est autour de la propriété et du contrôle collectif des ressources, qu’importe la forme.  » [3] Par contre, il n’est pas garanti que pour atteindre ces objectifs de socialisation, la voie électorale fonctionne, ni d’ailleurs les expérimentations autogestionnaires. On ne fera pas reproche à la revue d’omettre les recettes miracles : si la formule de la révolution existait, ça se saurait. Au contraire, il est remarquable de constater les efforts déployés pour penser concrètement, dans le Québec des années 2000, les formes précises que devraient prendre une organisation politique de gauche et les étapes pour faire advenir une société émancipée. Pourtant, à partir des années 2010, la revue s’éloigne des réflexions programmatiques au profit d’enjeux plus circonscrits.

En regard de ce panorama, plusieurs propositions méritent de retenir notre attention. D’abord, une alliance des forces de gauche semble nécessaire pour transformer notre société. Il faut coaliser les forces politiques, syndicales et populaires afin d’être en mesure d’instaurer un rapport de force avec le patronat et l’État capitaliste. L’unité de la gauche doit se faire sur des bases claires, et ce, dans un horizon de rupture avec le capitalisme. Nous devons discuter collectivement de la meilleure stratégie politique pour rallier de larges pans de la population et réfléchir au monde que nous voulons, suivant nos principes égalitaires et solidaires. Il faut sortir des dogmatismes qui nous réduisent à la marge, accepter de mettre de côté certaines de nos différences, travailler en commun et ne pas avoir honte de présenter nos aspirations pour ce qu’elles forment : un projet révolutionnaire. Il me semble que ce sont là quelques-unes des pistes ouvertes par À bâbord ! durant ses premières années qu’il est bon de se rappeler au cœur des luttes présentes.


[1Breton, Gaétan. « L’économie cannibaliste » dans À bâbord ! no 6 (octobre-novembre 2004), page 15.

[2Lamoureux, Diane. « Au-delà de l’alternative électorale ? » dans À bâbord ! no 14 (avril-mai 2006), page 19.

[3Entrevue avec François Cyr dans À bâbord !, no 15 (été 2006).

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