Dossier : Maintenir le cap !
Sensibilités féministes
À bâbord ! a toujours cherché à être un espace féministe autant dans ses pratiques que dans les thèmes des dossiers parus à travers les années.
Le désir d’À bâbord ! d’arriver à une parité homme-femme entre les auteurs et autrices sollicité·es pour des articles s’est construite graduellement au fil de son histoire. Dès le premier dossier paru en octobre 2003, des autrices sont mises de l’avant, et dans chacun des dossiers qui suivront. Les pratiques permettant d’assurer la parité dans la revue se sont affinées à travers les années, mais la conscience des inégalités genrées en termes de prise de parole dans l’espace public est présente dès le fondement de la revue. Par exemple, les tout premiers numéros comptent au moins un article spécifiquement féministe, bien que ce soit en 2008 qu’apparaît pour la première fois une chronique féministe. En revanche, de 2005 à 2006, une série d’articles sur le contrôle du corps des femmes revient pour quatre éditions de la revue. Ainsi, l’analyse féministe est présente de façon diffuse au début et s’affirme de plus en plus à travers les années.
Évolution des pratiques
Il existe toutefois un laps de temps important entre la parution du premier numéro (octobre 2003) et le premier dossier qui traite d’un sujet proche du féminisme (été 2007). Ce dossier (Sexe, école et porno) n’utilise pas le terme « féminisme » dans sa présentation et les textes qui le composent puisent peu dans ce courant théorique. Il a été considéré ici, car on y traite d’éducation sexuelle comme moyen de dépasser une sexualité mercantile.
Ce dossier examine l’impact du retrait des cours d’éducation sexuelle du cursus scolaire sur les possibilités de déconstruire les préjugés associés aux différentes façons de vivre sa sexualité, permettant à tous et toutes d’y trouver une forme d’épanouissement. Les autrices critiquent plus particulièrement les effets de l’idéologie néolibérale et du capitalisme sauvage sur notre sexualité, entrainant des pratiques de consommations axées sur l’esthétisation du corps et son objectification.
Puisque la possibilité d’avoir accès à une sexualité épanouissante nous apparaît principalement une question d’égalité des genres, nous avons inclus ce dossier dans nos réflexions sur les sensibilités féministes de la revue. Le dossier a aussi été entièrement produit et écrit par des femmes, ce qui a renforcé notre choix.
Cela nous amène donc quatre ans après la première parution d’À bâbord ! et vingt numéros plus tard. Considérant que le premier dossier qui utilise spécifiquement le terme « féminisme » dans sa présentation est le #25 (L’avortement, un droit menacé) paru à l’été 2008, il aura fallu du temps pour que cette sensibilité, que nous reconnaissons à À bâbord !, prenne de l’ampleur dans les analyses proposées. Ces réflexions sont constituantes de la revue, mais leur donner une place centrale dans un numéro à travers un dossier est venu plus tard. La féminisation des textes a aussi tardé à être systématique. Bien que nous soulignons l’excellent travail des différent·es secrétaires de rédaction au cours des années, le fait est que la féminisation systématique de chacun des textes paraissant dans la revue a été concrétisée dans le numéro d’automne 2020 avec l’arrivée de Claire Ross au poste de secrétaire de rédaction. Par ailleurs, aujourd’hui, À bâbord ! est un espace où l’importance de représenter ce courant théorique dans les articles et de la parité dans les prises de parole n’est plus à discuter.
Le corps comme objet d’analyse
Plusieurs dossiers se sont penchés sur des thématiques sous l’angle féministe. Leurs thèmes sont en lien avec des luttes féministes spécifiques (par exemple, celui sur le droit à l’avortement) ou utilisent ce cadre d’analyse théorique pour faire émerger des enjeux liés au genre dans un champ précis (par exemple, le dossier sur le rapport des femmes au système pénal et de justice paru au printemps 2018).
Fait marquant de ce tour d’horizon des dossiers féministes d’À bâbord ! : une grande majorité d’entre eux portent sur le corps comme axe principal des luttes et des analyses. Le corps y est analysé comme un espace de résistance autant dans les questions d’expression de genre que dans le contrôle social du corps des femmes autour de la sexualité et de la fonction sociale de reproduction.
Le corps, dans cette conception, n’est pas le simple réceptacle de pratiques culturelles contraignantes, mais est au cœur de la constitution des identités et de leur place dans l’appareil social. Le corps devient aussi un moyen de résistance par la subversion et la transgression des normes qui encadrent les genres et les sexualités. Il nous apparaît que les dossiers étudiés ici représentent bien ces courants théoriques et les nouvelles formes de luttes qui en découlent.
Cela apparaît clairement dans le dossier sur l’avortement qui présente cette lutte comme un exemple remarquable où le mouvement des femmes a su mobiliser les milieux progressistes pour mener une bataille unifiée vers la reconnaissance de ce droit. Celui-ci reste toutefois constamment remis en question par les mouvements conservateurs et limité en termes d’accessibilité, particulièrement dans les territoires éloignés au Québec. D’ailleurs, le dossier « Côte-Nord – Nitassinan. Territoires enchevêtrés » paru à l’été 2022 fait toujours état de cette déplorable inaccessibilité des services d’avortement dans la région, venant de fait confirmer que les luttes pour le droit de disposer de son corps sont toujours d’actualité pour les femmes.
Par la suite, plusieurs dossiers traiteront directement du corps et des sexualités. « En plein corps », paru à l’automne 2013, s’interroge spécifiquement sur l’ensemble des pratiques disciplinaires qui façonnent notre rapport au corps dans une perspective féministe et explore l’ensemble des dispositifs de contrôle social qui le traverse. Le dossier « Sexe » paru à l’été 2015 cherche à déconstruire la vision binaire des sexes et explore les questions de sexualité émancipatrice à l’extérieur des normes genrées. À l’hiver 2018, À bâbord ! propose un dossier en partenariat avec le Regroupement Naissance-Renaissance sur les violences obstétricales et le rapport médicalisé qui s’est construit autour de la reproduction.
Finalement, le dossier « Queer. Une révolution flamboyante » paru à l’automne 2022 a été inclus dans les dossiers féministes après discussion avec le comité qui l’a coordonné. Bien qu’il montre que le mouvement queer n’est pas une sous-lutte du féminisme, mais bien un mouvement social en soi qui porte ses propres revendications, les analyses qui y sont proposées sur la fluidité des genres et sur la remise en question du cadre restrictif d’expression des identités a permis d’alimenter les réflexions féministes dans la revue, et plus largement, dans l’espace public.
La posture d’À bâbord ! comme alliée du féminisme n’est pas parfaite, mais a permis une réflexion constante qui alimente tous les projets portés par À bâbord !. L’évolution des pratiques qui est apparu au fil des numéros démontre bien la capacité du collectif à se remettre en question dans un souci d’une plus grande égalité hommes-femmes. De plus, plusieurs des thématiques abordées dans les différents dossiers féministes révèlent une volonté d’être à l’affût des luttes émergentes absentes des débats médiatiques grand public. L’avant-gardisme dont fait preuve À bâbord ! depuis son origine est aussi féministe !























































































































