Comment sauver le commun du communisme ?

No 67 - déc. 2016 / janv. 2017

Érik Bordeleau

Comment sauver le commun du communisme ?

Érik Bordeleau, Comment sauver le commun du communisme ?, Montréal, Le Quartanier, 2014, 200 pages.

Avec Comment sauver le commun du communisme ?, Érik Bordeleau nous invite à une réflexion détaillée sur les effets du capitalisme sur la subjectivité contemporaine, sur le rôle de l’art dans la construction de la conscience ainsi que sur l’espace commun dans un combat politique pour améliorer l’état du monde. Ce livre est une bonne nouvelle dans le débat un peu oublié sur l’héritage du communisme et sur les façons de lutter contre les dérives du système actuel.

D’entrée de jeu, Bordeleau propose une réflexion toute en nuance qui rend impossible une condamnation unilatérale des diverses expériences révolutionnaires du vingtième siècle : «  La condensation bancale du fascisme et du communisme en une seule et même figure totalitaire et antilibérale a pour effet de renforcer le statu quo et de discréditer l’exploration d’une troisième voie politique progressiste et radicale […]. » La complexité de la réflexion est probablement la plus belle qualité de ce livre, qui ne cherche jamais à éduquer ou à prêcher. Bordeleau tente plutôt de situer les divers discours que l’on rencontre autour du signifiant « communisme » et de se positionner par rapport à eux.

Sur la question de la violence, il garde cette complexité afin d’éviter la sentence moralisatrice : « C’est qu’il est devenu très difficile de remonter le cours vivant de l’histoire et d’éprouver le caractère affirmatif et émancipatoire de la violence révolutionnaire qui a embrasé le vingtième siècle. En ce sens, une réflexion sur l’expérience communiste, et plus particulièrement sur sa dimension subjective et esthétique, est indispensable pour donner consistance à notre désir d’être-en-commun et mettre en évidence les impasses du régime néolibéral. » Ce parti pris pour l’étude esthétique et subjective traverse le livre en entier et, d’une certaine façon, limite son analyse de l’expérience communiste. Dans le cas spécifique de la violence, Bordeleau rattache l’élan révolutionnaire des différentes guérillas à une philosophie de la tabula rasa qui vise à produire l’homme nouveau dont rêvent ses penseurs. D’un point de vue strictement subjectif et philosophique, ce n’est pas faux. Il peut même être sain d’interroger la pertinence de cette tabula rasa, mais, ce faisant, l’auteur délaisse un aspect fondamental de la réflexion révolutionnaire : la stratégie.

Si la fin du livre met l’accent sur un « comment faire ? » présenté comme la nouvelle interrogation communiste après celle de Lénine, il est étonnant que Bordeleau n’interroge pas davantage le « comment » de la révolution. Mao n’est analysé que sous l’angle culturel de la politisation de l’art et aucun mot n’est dit sur la réussite d’Hô Chi Minh et de Giap à mettre en échec la plus grande puissance militaire impérialiste. Pourtant, le timonier chinois a été l’un des plus grands stratèges militaires du siècle et les Vietnamiens ont montré la supériorité d’une tactique juste sur un arsenal puissant. Tout au long de l’expérience communiste, il y a eu des débats importants concernant la stratégie de l’insurrection par rapport à celle de la guerre populaire prolongée, la guerre de guérilla ou la méthode de la terre brûlée. Or, cet aspect de l’histoire rouge ne peut être mis à l’écart, il est trop important. Il est d’autant plus important que lorsque l’on analyse la question du point de vue politique plutôt que du point de vue culturel, il permet de poser la question la plus brûlante à l’heure actuelle pour les progressistes d’Amérique du Nord et d’Europe : comment réussir une révolution dans un pays impérialiste ?

Pour toutes les questions absentes du livre de Bordeleau, que ce soit la stratégie militaire ou la question économique, pour tout ce que Marx nommerait « les spectres » de la réflexion proposée, il reste qu’un travail d’envergure est entrepris. L’auteur fait une analyse pointue de l’idéologie dominante et de ses liens avec la culture du jeu vidéo. Il montre aussi assez rigoureusement comment se déployait l’idéal de l’art et de la philosophie du mouvement révolutionnaire du vingtième siècle et, finalement, il se nourrit d’œuvres et de travaux intéressants, principalement issus du monde chinois, pour alimenter ce qu’on pourrait appeler une nouvelle sagesse. Là où Alain Badiou proposait trois postures philosophiques, celle de l’académisme, celle du capital et celle de la révolution, Bordeleau propose trois cultures esthétiques, soit celle du capitalisme, celle de la table rase révolutionnaire et celle de la résonance du commun.

Le corps du texte oppose de diverses façons le communisme de la volonté et le communisme de la résonance. Dans la première vision, on croise des philosophes comme Jean-Paul Sartre et Alain Badiou, mais aussi tous les dirigeants communistes de la guerre froide. Dans la deuxième vision communiste, on fait appel à Merleau-Ponty, Giorgio Agamben ainsi qu’à la tradition taoïste chinoise. Là où les révolutionnaires proposent une mise en acte de leurs idées sur le monde et l’histoire, les penseurs de la résonance invitent d’abord à une sensibilité à l’autre, à une mise en accord avec le monde et à une création d’espaces vibrants. On sent bien ce que le nouveau communisme de Bordeleau doit à la démocratie directe et à la montée récente de l’écologisme. Il n’a pas tort lorsqu’il dit que le sujet de Badiou a tendance à s’isoler, tout comme la sensibilité à l’autre a souvent été mise de côté dans l’histoire du communisme sous le prétexte des nécessités.

Toutefois, le sujet que propose Bordeleau pose également problème puisqu’il est construit sur un vœu pieux, une espèce de pure présence négative, quelque part entre Lao Tseu et Socrate. Or, dans une vision politique du changement, cette posture est insuffisante, pire elle n’a pas d’écho pratique. J’ai souri à la lecture du livre lorsque Bordeleau traite Badiou de néo-lacanien. D’abord, je ne savais pas que le terme existait. Ensuite, il m’a toujours semblé que le problème du sujet de Badiou était d’ignorer la pratique de Lacan. Il est vrai que le philosophe a beaucoup lu le psychanalyste français, il a même publié des livres sur lui. Cependant, il reste que Badiou ignore tout de la pratique analytique. Le résultat philosophique ne se fait pas attendre : sa théorie du sujet gomme ce qui est au centre de la linguistique lacanienne, à savoir la coupure langagière.

Bordeleau a le même problème que le philosophe qu’il combat. Il lui manque une pratique concrète, celle même qui permettrait de développer le rapport à l’autre qu’il bâtit tout au long de son livre. Comme Badiou, il gomme la barre, cette notion de séparation essentielle qui fonde la psychanalyse et qui, dans l’histoire du communisme volontariste à laquelle je souscris, prend la forme de révolution.

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